(38) Isère

05/04/2019 – The Very Big Experimental Toubifri Orchestra et Loïc Lantoine au Théâtre Jean Vilar de Bourgoin-Jallieu

Les cheveux de ma sœur... mes poils se hérissent. Je cours dans l’autre sens que la terre, je cours et ne rattrape rien… Les larmes viennent, sans que je n’ai rien demandé. Combien de fois l’ai-je écoutée, cette chanson, ce poète, qui fait « de la chanson pas chantée », depuis cette première fois, il y a vingt ans. On partait la nuit pour la Drôme. A la radio, les Têtes raides faisaient une place à cet ovni poétique. En duo avec une contrebasse amie. J’ai tendu l’oreille, halluciné, et depuis, j’aimerais pouvoir courir dans ses pas, après la beauté du verbe et par ricochet après celle du cœur. C’est un sacré phraseur, ce Loïc Lantoine, dans la droite ligne d’Allain Leprest, qui l’a poussé sur le devant de la scène. On ne peut savoir comment un artiste se comporte à la ville. Quelle est sa personnalité. Mais quand on le lit et surtout quand on l’entend dire sa prose, la vie prend des teintes inespérées. Du condensé émotif, des histoires d’amour, d’amitié, d’une pudeur étonnante, la naïveté d’un enfant, la fragilité d’un homme, pour qui la vie vaut la peine, même si ça fracasse. User la vie par les deux bouts, du tabac, un bon Bordeaux, des amis plein les bras.

Je ne sais pas comment ils se sont rencontrés avec le Toubifri orchestra, mais heureusement pour nous que ça s’est fait. Il y a dans l’orchestre et chez l’artiste cette même folie partagée. J’aime ce jeu où l’un oblige l’autre à se dévoiler, et inversement. Ou parfois au contraire à resserrer le propos. Ce sont des personnalités qui ne demandent qu’à déborder, à déverser toute leur joie de vivre et leur manière de concevoir la musique et la poésie, dans son aspect fantasque, hybride, explosif. L’arrangement des chansons me laisse pantois, la diction et le flow des paroles admiratif. Un beau patchwork coloré. J’imagine les premières répétitions pour caler tout ça. Il y a la découverte du répertoire, les mots qui te paralysent d’abord et qui t’emmènent très loin. Il y a le juste ton à trouver, c’est pas du récitatif, c’est d’la vie, quoi, le bordel, comme dit Higelin. Un sacré bordel, qui s’entend, se voit, dans leur costume, leur façon de bouger, leur connivence. Il y a la douceur des mots, parfois sur les lèvres de la vibraphoniste, qui pointent sans le vouloir, il y a les jeux de regards amusés, il y a les envolées lyriques de la section des cuivres et des bois, il y a la présence immuable de la section rythmique, mais tout dans la nuance. Là encore, on ne peut pas savoir ce qu’est le ciment d’un orchestre en dehors de la scène. Mais les musiciens me rappellent, dans leur façon d’être, une troupe circassienne, pour qui l’importance du vivre ensemble, rejaillit sur le travail artistique. Et ce ne sont pas les tentatives, espiègles, de Capitaine saxo, de la jouer en solo, qui viendront briser l’harmonie, ni même les velléités des uns et des autres de quitter la scène en dernier pour se faire encore applaudir. Vous l’aurez compris, le Toubifri orchestra, ce sont aussi de sacrés comédiens, tout comme Loïc Lantoine. Mais, derrière leur sens aigu du spectacle, ils portent, à bout de bras et rendent présentes et sensibles, par leur ardeur, leur gaîté, leur énergie, leur professionnalisme, leurs pantomimes, nos émotions les plus profondes. Et ça, ça vaut tous les cadeaux. Avec le Red desert orchestra d’Eve Risser ou Freaks de Théo Ceccaldi entraperçus ces derniers temps, je suis aux anges, c’est le beau fixe. Allez, plein de bisous.

Merci à Marion Guérard pour la photo

 

Ont collaboré à cette chronique :

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