(73) SavoieBatÔjazz

12/08/22 – Cissy Street puis Electrophazz au château de Mécoras pour BatÔjazz

Chaud time en Chautagne

Soirée à terre pour le festival BatÔjazz qui retrouvait le beau château de Mécoras à Ruffieux-en-Chautagne (73) investi par deux formations lyonnaises de haute volée en matière de groove: d’abord avec le jazz-funk instrumental et cuivré de Cissy Street hérité des années 70-80, puis avec l’électro hip-hop trempé de soul et de rap d’Electrophazz, fleuron des musiques actuelles. Deux esthétiques qui chacune à leur façon ont su captiver un public pas forcément initié mais qui n’a eu aucun mal à se laisser séduire.

Le soleil était encore tellement intense à 19h30 sur la vaste terrasse du château de Mécoras, joyau médiéval de la Chautagne à Ruffieux, qu’il a fallu attendre 20h00 et qu’il bascule derrière le Colombier en face, avant que les festivités démarrent. L’équipe du festival BatÔjazz retrouvait pour la quatrième fois ce lieu ouvert sympathiquement par ses propriétaires pour cette soirée à terre avant les prochaines croisières fluviales qui font depuis huit éditions déjà le charme de ce festival qui se veut artisanal et rural, entre l’Ain et la Savoie.

Avec Cissy Street pour commencer, le fidèle public qui vient désormais les yeux fermés découvrir les belles propositions de Dominique Scheidecker a pu se frotter au jazz-funk instrumental du combo lyonnais où l’on retrouve avec joie deux piliers de Supergombo, le guitariste Francis Larue et le bassiste Etienne Kermac, deux cuivres éminents de la scène jazz avec Vincent Périer au sax et Simon Girard au trombone (qui se substitue ici à la trompette de Yacha Berdah) et, également en remplacement ce soir d’Hugo Crost, le jeune Sabri Belaid à la batterie. Des pointures qui vont dérouler durant une petite heure un répertoire fait de nouveaux morceaux à paraître sur un futur troisième album (certains n’ont même pas encore de titre définitif) et quelques autres tirés de « La Tour du Pouvoir », album sorti en 2020. Bien sûr on comprend le clin d’oeil à la mythique formation de funk américain hyper cuivrée Tower of Power, mais pas que, puisque les compos originales de Cissy Street s’inscrivent pleinement dans l’esprit du groove dégagé par de nombreuses formations des années 70-80 mêlant jazz et funk explosif.

Puissance du jazz funk instrumental

On entre directement dans le vif du sujet avec le très cuivré Cimarrons, où le sax de Vincent lâche un gros chorus avant que réagisse en écho la guitare de Francis. Le leader donne le rythme, le pied sur sa pédale aux effets psychédéliques sur Rubber Ducks où il est question de révolte des canards en plastique (!…) avant Julian (en hommage au lanceur d’alerte Julian Assange) où le gros funk d’intro bascule vers l’afrobeat si cher à Supergombo, amenant Simon à lâcher à son tour (et il n’en sera pas avare ce soir) un chorus stratosphérique à décorner les bœufs. La rythmique martiale, assurée par la basse rectiligne d’Etienne et le drumming de Sabri, offre un montage très syncopé pour La Tour du Pouvoir ponctué par les deux cuivres qui ont toute la force d’une plus grosse section, Vincent posant un chorus de sax débridé et bien jazzy avant que Sabri prenne la lumière le temps d’un solo. Les saccades percutantes des souffleurs et le plomb de la basse vont offrir sans doute le titre le plus groovy du set avec un inédit baptisé Meters, du nom du groupe phare de la Nouvelle Orléans, strié des riffs de guitare sous effets wah-wah. De quoi faire monter encore la température avant que Cool (titre provisoire) apaise les esprits -comme son l’indique- sur ce morceau plus slowly bien que fort sonnant, développant une douceur joyeuse où le trombone semble chanter.

Musique de lutte et d’engagement

Mais ce serait oublier l’aspect engagé et teinté de révolte que souhaite insuffler Cissy Street qui, même sans paroles, nous rappelle que le funk, musique dansante, peut également porter un discours de lutte comme ce fût le cas hier chez bon nombre de musiciens afro-américains. Plus près de chez nous, c’est d’ailleurs la célèbre révolte des Canuts lyonnais qui est évoquée au travers de Tric! et son groove saccadé sous la frappe carrée de Sabri. Là, ça devient bien difficile de rester assis, d’autant que Vincent va partir dans une digression digne d’un Macéo Parker. Si ce dernier fût l’un des piliers des JB Horns, c’est encore à James Brown qu’on se réfère à l’écoute de Jabo & Clyde qui furent les deux batteurs de Mister Dynamite, un titre où une fois encore le trombone de Simon va tout donner avec une énergie incroyable. Tiré cette fois du premier album, le bien nommé Groovement malade viendra clore en rappel ce set vibrionnant, parfaite mise en jambes pour accueillir, après une pause rafraîchissante, leurs collègues lyonnais d’Electrophazz.

 

Une phase plus électro

Autre formation phare de notre région, Electrophazz développe depuis douze ans un groove où les tendances musicales actuelles s’entrecroisent avec bonheur, amour et feeling étant les maîtres-mots de ce groupe drivé par le claviériste David Marion, par ailleurs membre du Super Mojo de Pat Kalla comme le bassiste Jean-Michel Warluzelle qui ce soir remplace Yann Phayphet (retenu en studio à Bruxelles pour le prochain album d’EYM trio). Avec Japhet Boristhène à la batterie et Jean-Alain Boissy au sax, Electrophazz bénéficie de deux vocalistes de haut niveau, d’abord avec la puissante et sensible chanteuse Mickaëlle Leslie Iwandza (que certains ont pu voir aussi aux chœurs derrière MC Solaar) et en feat. le MC londonien Christopher Skeene, aka Eneeks, dont le flow de rappeur se distingue par beaucoup de délicatesse.

Un répertoire très fun

Comme pour Cissy Street, le répertoire d’Electrophazz va ce soir mêler morceaux inédits et titres de leur dernier opus « Electric City ». Après une intro générique qui met d’emblée au parfum, l’electro hip-hop du groupe dévoile toute sa sensualité et l’aspect très groovy de compos hyper dansantes comme vont l’être We Are puis Back to the Future. Les deux chants s’unissent à merveille sur Stay Proud puis sur Funky Cops, avant que Mickaëlle Leslie démontre qu’à l’ampleur de sa voix puissante elle sait ajouter une douceur voluptueuse comme sur Miracles, compo aérienne portée par quelques notes légères de piano et la résonance de belles harmoniques échappées de la basse. Un moment d’émotion puisque même l’interprète finira de chanter avec les larmes aux yeux. C’est encore de la douceur et beaucoup d’amour qui se dégage de l’optimiste Sun after Rain, puis sur le bien nommé Love, mixant puissance et sensualité tandis que le public aux anges reprend en chœur le refrain « Say hello, say good bye »…

Seul titre instrumental livré à quatre, Hello to your Lover est porté par le synthé au son vintage de David, batterie et ligne de basse offrant une rythmique ascensionnelle sur laquelle Jean-Alain au sax va prendre un merveilleux chorus. Approchant de la fin, le set retrouvera sa pleine vigueur pour les derniers titres où tout le monde sera naturellement debout pour danser avec la banane aux lèvres sur le hip-hop cartonné de Data Flow puis lors du rappel sur Monster et son refrain ultra funky.

La liesse était générale, et quel plaisir de voir ainsi plusieurs générations réunies en un même bonheur au delà de toute retenue. Rien ne pouvait mieux satisfaire la dévouée équipe de BatÔjazz que cette belle preuve de confiance, puisque l’on se doute que bon nombre des spectateurs présents n’étaient pas à priori des inconditionnels d’électro et encore moins de hip-hop ou de rap. C’est aussi l’un des grands mérites d’Electrophazz que d’offrir ces esthétiques musicales trop souvent connotées à des oreilles moins averties, mais qui se laissent vite conquérir par un sentiment primordial qu’on appelle tout simplement le FUN !

Ont collaboré à cette chronique :

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