La conférence :

Quinze heures le samedi après-midi est un horaire inhabituel pour un club de jazz ! C’est qu’il s’agit d’une conférence-concert, intitulée « Jaco Pastorius : grooves et tourbillons » par Frédéric Monino, consacrée au génial bassiste. Elle s’inscrit, tout naturellement entre les deux concerts « Around Jaco Trio », celui de la veille et celui du soir.

Frédéric Monino, comme de nombreux bassistes, est passionné et fasciné par Jaco Pastorius. Il va nous faire partager cette passion à l’aide des musiciens de son trio : Olivier-Roman Garcia à la guitare et François Laizeau à la batterie. Mais une conférence c’est ennuyeux me direz-vous ? Pas du tout lorsqu’elle est illustrée par de la musique, et surtout interprétée puis expliquée par des musiciens en direct. Frédéric Monino nous présente la vie et l’art de Jaco Pastorius en trois parties. La première avec une biographie, la deuxième avec une écoute de morceaux rares enregistrés au tout début de la carrière du bassiste prodige et la dernière avec l’intervention du trio pour interpréter et décortiquer sa technique et sa créativité.

Nous apprenons dans la biographie de Jaco Pastorius, que sa vie courte de 1951 à 1987, a été intense et son parcours sinueux. Hasard des dates, il est né l’année de la commercialisation de la première basse ! De nature très énergique, il était doué pour de nombreux instruments : guitare, batterie, saxophone, basse et chant. Il était talentueux pour de nombreux sports comme le basketball et le foot américain. C’est à l’occasion d’un match qu’il se casse le poignet, ce qui l’amène à délaisser la batterie pour la basse. Vivant en Floride, ses premières influences musicales sont le reggae, la musique des caraïbes, le rock et le rythm’n blues. Il ne se définira pas exclusivement comme musicien de jazz, même si il en cite de nombreux comme influence et si c’est le jazz qui le fait connaître. Il est notamment passionné par les pianistes de jazz et surtout Herbie Hancock. Dès les années 60, il utilise deux basses, l’une avec frettes, l’autre fretless. Ce qui est important dans l’évolution de son jeu.

Le commentateur nous retrace la vie du bassiste. De ses premières tournées dans des groupes de rythm’n blues à ses participations à de fameux albums comme ceux de Pat Metheny et de Joni Michell. De son premier album éponyme inclassable à Word of Mouth en Big band. Sans oublier sa longue et importante collaboration à Weather Report de 1975 à 1982. Et malheureusement sa fin de carrière tragique, avec sa vie de sans domicile fixe, ses séjours en hôpital psychiatrique, les drogues, l’alcool et sa mort suite à dix jours de coma après avoir été violemment battu à 35 ans.

C’est avec une trentaine d’albums, une influence et un héritage énorme que Jaco Pastorius marque son époque. Il donne une place centrale à la basse. Sa démarche est similaire à celle de Scott LaFaro chez Bill Evans, car il lâche la fonction rythmique pour aller vers des envolées lyriques. Notre conférencier, nous indique ce que nous allons découvrir dans ses démonstrations. Jaco Pastorius sublime la technique des notes mortes, il varie constamment la ligne basse. Son tempérament et son énergie forte de batteur, se placent devant ou derrière le temps. Il a beaucoup de lyrisme et d’inventivité avec une double sensation de nervosité et de douceur. Frédéric Monino, nous présente son parcours musical dès ses tout premiers enregistrements. Sur « The Chicken » de Pee Wee Ellis, enregistré en home recording en 1968 où il joue de la basse, de la guitare, de la batterie et du saxophone ! Mais aussi sur une reprise de Ray Charles en 1970 et sur une reprise de Sly Stone en 1972. Nous l’écoutons avec le chanteur de rock Wayne Cochrane en tournée sur un bateau de croisière ! Ainsi que sur « Amelia » sa première composition. Ce tour d’horizon de ses débuts se termine avec Charly Parker, sur l’interprétation de « Dexterity » en 1973 et sur « Donna Lee » qu’il interprète sur son premier album. Frédéric Monino, démarre les explications et les démonstrations pour nous faire découvrir la technique de son idole. Il nous passe tout d’abord l’enregistrement de 1947 de « Donna Lee » par Charly Parker, puis il joue le morceau à la basse avec l’enregistrement de Don Alias aux percussions sur le disque de Jaco Pastorius et enfin le trio interprète le morceau.

Chaque morceau suivant, va maintenant illustrer une technique du virtuose de la basse. C’est sur une reprise rythm’n blues de Sam and Dave, que nous découvrons un exemple de jeu de notes mortes. Ce sont des doubles croches exécutées avec un son sourd sous la ligne de basse. Sur « Teen Town » on réalise qu’il augmente le tempo sur la ligne de basse. Cette ligne de basse est également du rythm’n blues, et c’est cette ligne de basse qui devient le thème central. A l’écoute du thème des années 80, « River people« , c’est la basse qui est mouvante lorsque les motifs se déplacent. On expérimente cette structure musicale en suivant le quatrième temps que François Laizeau marque à la batterie tandis qu’Olivier-Roman Garcia à la guitare accompagne le déplacement des motifs. Les musiciens nous font participer à ce jeu en marquant le tempo. Sur « Havona » on expérimente l’approche du groove binaire de Jaco. Le batteur poursuit ses explications sur les rythmes ternaires à présent, à l’aide d’un rythme de walking bass de la Nouvelle Orléans. Le bassiste reprend à son tour ce rythme de walking bass sur un blues de Charly Mingus chanté par Joni Mitchell. On retrouve l’esprit ternaire sur « Barbary Coast« . On découvre enfin sur « Portrait of Tracy« , les harmoniques qui sont des notes aiguës jouées sur les accords. Tout d’abord, sur un solo de basse de Frédéric Monino en intro, puis en trio.

A travers cette conférence-concert, nous avons pu mieux appréhender techniquement et artistiquement la musique de Jaco Pastorius. Frédéric Monino nous a fait découvrir durant cette après-midi studieuse et ludique les subtilités et la richesse du jeu du génial bassiste et nous avons maintenant de nouvelles clés de lectures de son art. Souhaitons que cette formule de conférence-concert soit la première d’une longue série au Bémol5.

Jean-François Viaud


Le concert :

Le bassiste Frédéric Monino fait partie du club très ouvert des fans de Jaco Pastorius. Avec Yves Dorn ils ont conçu un week end « Autour de Jaco » avec deux concerts et une conférence. Une première pour le Bémol 5.

 

Frédéric Monino s’est fait remarqué en 2006 avec un bel album « Around Jaco » et du beau monde sur les pupitres (Lionel Suarez, Stéphane Huchard, Thomas de Pourquery, Franck Tortiller, Louis Winsberg,…)

On retrouve ce soir dans une ambiance plus intimiste des titres de cet album (Liberty City, Teen Town, 3 views of a secret, …). Frédéric Monino joue ici en trio avec son fidèle compère François Laizau , surprenant à la batterie et Olivier-Roman Garcia à la guitare. Il prend le temps de présenter les morceaux et leur contexte comme ce Speak like a child d’Herbie Hancock qui était la première collaboration de Jaco avec le pianiste.
Autre collaboration emblématique du bassiste, celle avec Ornette Coleman d’où le medley de Round trip et Broadway Child.

Ce soir la basse est à l’honneur et Frédéric Monino sert fidèlement l’esprit de Jaco. On remarque sa basse , une magnifique Leduc.

Il faut noter les interventions  souvent particulières de François Laizau avec sa batterie dotée de quelques instrument étranges et sympathiques.

Pascal Derathé

Ont collaboré à cette chronique :

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