(69) RhôneLes Guitares

22/11/17 – “Koum Tara” pour le festival Les Guitares à l’Astrée

Je ferme les yeux et ouvre mes oreilles. Cette musique est pleine, sans tricherie ni forfanterie. Elle a tant à transmettre. Elle brille par la simplicité de ses mélodies qui touchent au cœur. Suis-je dans l’univers d’Avishaï Cohen, qui sait si bien mélanger les influences arabo-andalouses ? Ou peut-être dans un des projets du chanteur et oudiste Nabil Othmani, accompagné par Steve Shehan, du Hadouk trio, qui a su créer un écrin jazz et world pour faire scintiller ce chant du sud algérien ? Ou alors chez Omar Sosa, ce >touche-à-tout tissant des ponts entre les cultures, avec son acolyte Paolo Fresu, qui aime s’entourer d’orchestres à cordes ?

J’ouvre mes oreilles et laisse aller. Une voix s’élève, chaude, sensible. Elle raconte des histoires, des complaintes, elle pleure des amours envolées. Il y a beaucoup d’émotions dans cette voix. Paroles en Chaâbi, paroles populaires, universelles, entre déchirements, retrouvailles et nouveaux départs. Le chanteur s’accompagne de sa mandole, compagnon fidèle et caisse de résonance pudique de ses états d’âme, en longues introductions et improvisations. Un univers qui, par le travail du percussionniste virtuose est tout sauf mélancolique. Il nous prend des envies de danser. C’est comme la vie, tantôt ça fait mal, tantôt ça transporte, toujours dans l’élan. Le piano rejoint la mandole à l’unisson pour accentuer la puissance de la mélodie. Sous les doigts du pianiste, la musique s’ouvre sur d’autres univers, d’autres musiques, tour à tour le jazz, le blues, la musique cubaine, connections immédiates entre toutes ces formes que l’universalité des thèmes rapprochent. Le trio piano contrebasse percussion s’exprime alors en totalité, nous projetant, par touches nuancées, vers une beauté sans mesure. Percussif, véloce, tout comme la contrebasse, le piano ponctue, accompagne, se décale, prend de la hauteur, se dépouille des contraintes. Il est la voix du chant Chaâbi qui se prolonge. Le quatuor à cordes joue dans la nuance. Il n’est pas là pour faire de la figuration. C’est un orchestre dans l’orchestre, une belle machine délicate qui vient affirmer l’harmonie, accompagner le chant, accentuer les émotions, apporter sa patte mélodique et rythmique en des arrangements ciselés. Le quatuor et le trio se répondent. Parfois le violoncelle, par quelques notes, crée un espace que le synthétiseur arpente par petites touches de sons saturés ou cristallins, tels des ondes Martenot. Le chanteur, pris entre le classicisme du quatuor et la modernité du piano (ou peut être le contraire) suit sa route, se posant et se reposant à leurs chants. Des univers, qui pourraient sembler si différents, se magnifient, s’épousent, pour fonder une unité, bouleversante de générosité, qui dépasse la simple musique.

Le projet du pianiste Karim Maurice a toute sa place dans la musique d’aujourd’hui, au côté des Cohen, Othmani ou Sosa. Il réunit, sans concession ni consensualité, des univers qui s’enrichissent les uns les autres et apporte un magnifique exemple de ce que peut produire le cœur et l’intelligence de l’homme quand il se met au service de la beauté, de la paix et de l’ouverture aux autres. Le monde artistique, quand il ne défend pas seulement son égo, est un porte-parole politique majeur. Avis aux programmateurs, poussez dans le sens du politique en portant ce projet haut et fort pour notre plus grande jubilation.

Laurent Brun

 

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