(69) RhôneOpéra de Lyon

27/01/2018 – Moutin / Pilc / Brecker à l’Opéra de Lyon

François & Louis Moutin invitent Jean-Michel Pilc et Randy Brecker.

Même si l’on peut noter sur le CV respectif de trois artistes sur quatre présents ce soir, un doctorat en physique pour l’un, une maitrise en mathématique pour l’autre et un poste d’ingénieur au centre national d’études aérospatiales de Toulouse pour le troisième, ce n’était pas à un symposium organisé par le CERN, auquel nous étions conviés ce soir, mais à un concert de jazz, initié par l’ancien et regretté organisateur (sic) François Postaire.

Les jumeaux François et Louis Moutin invitaient le pianiste Jean-Michel Pilc et le trompettiste Randy Brecker ( dont le parcours partant de Horace Silver en 1967, en passant par Stevie Wonder et Art Blakey en 1970, serait trop long à développer dans cette chronique), pour un concert qui s’annonçait exceptionnel d’émotions, de débauche d’énergie et de sensibilité musicale.

Nous ne fûmes pas déçus.

Le concert se déroula dans la grande salle de l’Opéra de Lyon dont la jauge correspondait parfaitement à l’affluence prévue, compte tenu de la notoriété des protagonistes.

A part le dernier rappel qui nous donna à voir un standard complètement désarticulé et revisité pour notre plus grand plaisir, ce ne furent que des compositions personnelles exécutées par des artistes visiblement habitués de très longue date à jouer ensemble, et même si l’on est ravi d’accueillir en France ( depuis environ 1948) la crème des musiciens américains ( seuls détenteurs du message initial) qui souvent nous donnent le ton des mutations en cours, force est de constater, et ce quartet en est un lumineux exemple, que l’hexagone produit aussi un courant d’artistes qui ont su créer un langage particulier, original et très intéressant.

Un discours matérialisé ( passez-moi l’expression) ce soir par « une musique essentiellement charnelle, viscérale et intuitive, où l’investissement physique, la sueur et les échanges d’énergie entre les personnes qui la jouent, celles qui l’écoutent, sont au cœur de ce qui lui donne un sens » ( les trois coups – 05/10/2016).

Un quartet articulé autour de François et Louis Moutin, rendant le public témoin et heureux du plaisir que ressentent les deux jumeaux à jouer ensemble.

Louis Moutin à la batterie, tout en retenue, dépensant une énergie phénoménale au contrôle de son ardeur, expert de la découpe rythmique en fines lamelles, comme un chef cuisinier sait hacher menu un produit, en flirtant avec la lame du couteau, obtenant des séquences rythmiques qui donnent l’impression de mesures impaires et inégales, mais qu’il parvient à ordonner dans une régularité sophistiquée, complètement synchronisée avec la violence du jeu de François à la contrebasse se traduisant par chacune de ses attaques, lourdes, lentes, tirées à la force du poignet.

Une joie rageuse de jouer avec la volonté affichée de faire parler, crier la musique comme on fait parler la poudre.

François et Louis Moutin, véritable entité bicéphale, magnifiques dans leurs chorus à deux.

Le troisième jumeau (dixit les deux frères) Jean Michel Pilc au piano répond lui, du tac au tac. Il nous surprend encore par sa maîtrise de la percussion et du mouvement, fruit d’un évident travail, plus prêt de l’entrainement sportif que de l »’académique » répétition, lui permettant d’atteindre la fulgurance et la perfection requises au moment de la production – improvisation, tout en préservant une absolue visibilité, même sur les tempos les plus frénétiques et éclatés. (une démarche proche il me semble, des recherches de rigueur et d’acuité de Martial Solal).

Une maîtrise de la percussion et du mouvement enrichis par le caractère ornemental de ses improvisations, la délicatesse de son toucher et la recherche d’une sonorité toujours brillante, avec une main droite qui dessine de longues séquences tout en volutes, ponctuées d’accords qui autorisent toutes les fantaisies mélodiques et les nombreuses citations, clin d’œil offerts à l’auditeur attentif, et dont il ne se prive pas.

Randy Brecker ne se défile pas, à la trompette et au bugle, imperturbable et très en verve, en phase complète avec les trois extraterrestres, avec ce son particulier évoquant celui de Lee Morgan, superbe technique rompue à toute épreuve, alliée à une recherche élaborée dans les sonorités électriques ( l’un des premiers à avoir  »branché » sa trompette), très à l’aise également dans les sonorités jazz-rock, ce qui ne l’empêche pas de fournir de temps en temps un chorus sorti on ne sait d’où, aux accents fortement hard-bop.

On a eu de la chance, ce soir les responsables de la grande salle ont autorisé deux rappels.

Non… ! Ne me dites pas que vous étiez absents.

On vous avait bien dit de venir.

Ont collaboré à cette chronique :

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