(69) RhôneAuditorium de Lyon

17/04/2018 – « Rock the Organ ! » à l’Auditorium de Lyon

Seventies.org(ue)

Comme une plongée dans le bain de notre adolescence, aussi inattendue que la formation ci-devant est -de l’aveu des protagonistes- improbable. « Rock the Organ ! » s’exclame l’affiche proposée par l’Auditorium, et qui est aussi le nom du trio formé par Yves Rechsteiner (orgue), Henri-Charles Caget (percussions) et Fred Maurin (guitare électrique). Soit trois grands « sachants » de la musique puisque Rechsteiner, un Suisse spécialiste de l’orgue et du clavecin, dirige le département musique ancienne du CNSMD de Lyon où enseigne aussi son ami Caget, éminent percussionniste-batteur-bruiteur au service de tous les styles et époques qui œuvre aussi bien avec les Percussions et Claviers de Lyon, le Concert de l’Hostel-Dieu, l’Ensemble Odyssée, qu’avec l’EOC de Daniel Kawka ou encore Canticum Novum. Déjà précédemment complices dans un répertoire explorant la musique anglaise des Byrds aux Beatles, ces savants musiciens ont choisi de s’atteler à ce que l’on nomma dans les années 70 le « rock progressif et/ou psychédélique », genre sophistiqué (voire hermétique) et plus intellectualisé où thèmes et instrumentation élargie dépassaient le « simple » rock populaire, en se nourrissant aussi du classique, du baroque et de ce que l’on appellera la musique contemporaine. On sait l’attrait de nombreux musiciens de cette époque – et notamment de Zappa- pour ces cultures musicales pointues.

Foisonnement de timbres

Avec Rock the Organ, lancé en 2013, ce sont donc les « sachants » d’aujourd’hui qui se penchent sur les rockers d’hier, avec l’idée un peu folle d’utiliser l’orgue pour rejouer leurs répertoires. Mais l’orgue monumental (en principe celui des églises ou cathédrales, ici en l’occurrence celui, gigantesque et imposant de l’auditorium), pas le Hammond B3 de la soul et du R&B des seventies ! Maître des transcriptions et des arrangements, Yves Rechsteiner a su honorer ce défi en s’appuyant sur le talent et la richesse de l’instrumentarium d’Henri-Charles Caget, avant d’intégrer à leurs côtés le guitariste Fred Maurin, ingénieur de formation et explorateur hors-cadres de la musique. Le leader de la grande formation Ping Machine aime triturer la matière sonore et se singularise par un imaginaire foisonnant, tout en étant un spécialiste de Zappa. Et il va sans dire que le génial démiurge trop tôt disparu est très présent dans le répertoire concocté par le trio où il prédomine autour de King Crimson, Pink Floyd, Emerson, Lake & Palmer (EL&P) et Pat Metheny. Du très lourd donc, avec un foisonnement de timbres, dont le « léger » trio, aussi dingue que cela puisse paraître, va s’affranchir comme si de rien n’était.

On démarre donc avec la Fanfare d’EL&P, une cavalcade rock  avec une batterie fort soutenue comme le faisait Carl Palmer, qui a tout du générique d’intro. Déjà, Caget le bruiteur-ambianceur tout en délicat toucher fait poindre le morceau que l’on avait hâte d’entendre : Shine on your Crazy Diamond tiré du mythique « Wish you were Here » de Pink Floyd. On n’entend pas ça en live tous les jours ! Pas de doute, Fred Maurin est un très grand guitariste qui n’en met jamais une à côté et qui plus est, a le son adéquat. Certes moins volumineux que David Guilmour tel qu’on l’avait vu à Vienne en 2006. Seul reproche que l’on pourrait faire –et qui se vérifiera tout au long du concert- le pointilleux guitariste est peut-être trop appliqué et trop figé le nez dans les partoches. Mais toutes ces musiques réorchestrées sont tellement écrites qu’on peut comprendre le côté « scolaire » de leur lecture attentive. Il ne manquait en tout cas que les vocaux –qu’on entendait inconsciemment- pour nous renverser de bonheur. Très écrites encore, les cinq pièces zappiennes qui vont suivre, d’abord Dog Breath / Uncle Meat tirée de « The Yellow Shark » dernier opus de Zappa paru un mois avant son décès en 1993, qui n’est pas de son meilleur mais qui en révèle l’esprit de manière assez flagrante, avec ses changements de rythmes et cette joyeuseté faussement légère. RDNZL  suit, issue de l’excellent « Lost Episod » de 1974, plus psychédélique, avec un superbe chorus de guitare et son remarquable travail de vibrato tout en finesse, tandis que Caget mouline tel un automate derrière ses nombreux fûts. Avant Let’s make the Water turn back, pièce cinquantenaire (!) des bien nommés « Mothers of Invention » cru 68. Là encore se dégage un esprit forain tourneboulant comme un manège, avec au final une belle envolée appuyée par la pédale wah-wah d’époque. Suivront encore la très courte plage de Black Page1 qui fait essentiellement la part belle aux percussions et à un solo de batterie, puis Watermelon in Easter Hay tiré d’un des grands chefs-d’oeuvre de Zappa, le concept-album « Joe’s Garage » qui nous a tant accroché en 1979. Une intro sereine et planante digne du « Grand Bleu », où la guitare très floydienne et le vibraphone de Caget nous embarquent dans des volutes extatiques.

La pompe, mais pas pompière

Plus péchu forcément, voilà le Red  de King Crimson, les vrais pionniers du rock progressif. Une apothéose du « roi pourpre » Robert Fripp qui révolutionna le genre en 1974 et qui, pour rappel, fut reconsacré dernièrement par un autre fou dingue de chez nous, Médéric Colignon. Une musique très théâtralisée, que d’aucuns ont appris depuis à ringardiser pour sa pompe emphatique voire pompière. Mais justement, le grand art du trio Rock the Organ est bien d ‘avoir su « fabriquer un son » comme le dira Rechsteiner, évitant les lourdeurs que l’on pouvait craindre à l’abord de tel répertoire. Avant d’enchaîner deux  autres pièces de Zappa, Echidna’s Arf (of you)  puis Yo’Mama  du mythique « Sheik Yerbouti » (1979) avec une guitare plus free, sans doute le morceau le plus jazz du concert qui s’achève sur le First Circle de Pat Metheny, vaste fresque de dix minutes assez… indéfinissable.

On retiendra à l’issue de cette inhabituelle soirée des plus plaisantes la performance d’Yves Rechsteiner qui a réussi à faire oublier le côté massif de son incroyable instrument pour se fondre pleinement dans l’ensemble comme s’il pilotait un simple clavier. Et que, force est de constater qu’Henri-Charles Caget ferait assurément un formidable batteur de rock ! Le nombreux public présent a su exprimer son contentement et s’est d’ailleurs vu gratifié de deux rappels reprenant des thèmes de Zappa qui aura dominé la prestation.

Ont collaboré à cette chronique :

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