(69) RhôneJazz Day

30/4/2018 – Le code noir de 1685 à l’Alliance française de Lyon pour le Jazz Day

Xavier Jacquelin et Pierre Tiboum Guignon ont eu l’idée géniale de conjuguer musique, histoire et poésie. Ils ont réussi le tour de force de mettre en perspective le code noir défini par Louis XIV, la poésie noire émancipatrice d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas et le jazz. Le texte de 1685, qui fixe les droits et les devoirs des esclaves noirs, dont le propos est odieux, cynique et déshumanisant, est porté par un acteur magnifique, Xavier Jacquelin, incarnant le roi. Dans sa bouche, cette belle langue académique atteint un lyrisme et c’est là tout le paradoxe de la société de la renaissance qui prétend donner un statut à l’esclave, sous la protection et la bénédiction de la sainte église catholique, alors qu’elle le relègue au rang de meuble. En écho, les mots des poètes redonnent force, courage et dignité aux esclaves qui ont vécu cette aventure inhumaine et cette exploitation à grande échelle. Pour une revisitation de l’histoire. La musique de jazz prend alors un sens plus aigu, car au-delà de la fluidité et de l’émotion qu’elle amène et procure, le code perd progressivement sa force et sa superbe, aspirées par la musique et la poésie. A la fin, le roi perd son aplomb, quitte sa perruque et s’incline. Métaphore de l’émancipation, que la parole des poètes a instillée dans nos esprits. Poésie du changement.

 

Retour au spectacle pour mettre en lumière les moments phares qui font la mise en scène.

Démarrage. Son du tambour de la galère. La cale du bateau. Bois d’ébène. Les musiciens se couchent en épi. Se relèvent. Armada de violons pour un blues mineur qui ne boucle pas. Pierre Tiboum Guignon mime les vagues de sons et guide l’orchestre et le public invité à participer. En écho au code formel, la poésie noire retentit et le groupe fait un tour d’improvisation (excellents musiciens du conservatoire de Lyon), un tour au colon. Se termine par le tambour africain. Le rythme flamboyant face à la froideur du texte.

Article 9 Une amende (en sucre) pour tout accouplement illicite entre esclaves. Frère blanc, ton cœur est de chair et le mien aussi, dit le poète. La religion est hypocrite.

Article 16  Pas de regroupement, pas d’attroupement, pas de fêtes.  Une voix s’élance. Blues. Une walking bass pour un jazz moderne, straight ahead.

Article 22  Pas de boissons alcoolisées. Pas d’eau de vie. Pas d’entreprise individuelle. Le groupe joue Saint Thomas. On tourne. On danse.  

Article 28 Pas de propriété possible. Blues lent, sur 12 mesures. Un classique de la plantation.

Article 30 Aucun accès à la fonction publique possible, pas de possibilité de devenir expert. Sur le blues, le code devient caduc. Le poème parle de pardon, mais aussi du retour du serpent de la haine.  On entend Blue Monk. Un chant. Femme blanche, homme noir. Quel regard porte Wendlavim Zabsonré ce magnifique chanteur et percussionniste du Burkina Faso sur cette histoire ? Quelle est sa propre histoire ? Celle de sa famille ? Quelle est mon histoire ? Mes ancêtres ont-ils participé à cette ignominie ? Et maintenant, comment je participe, ou pas, à cette histoire non close ?

Article 33 La violence est punie de mort. Pour le vol, on est battu et marqué au fer rouge, une fleur de Lys.

Article 38 Au fugitif on coupe l’oreille. Au récidiviste, le jarret. Chanson créole, à trois voix.

Article 42 On peut les enchaîner, mais pas les torturer. Un petit bout de Jean Pierre, version funky.

Article 44 L’esclave est un meuble qui entre dans la communauté des biens.

Article 55 Possibilité d’affranchir un esclave. Celui-ci sera redevable de son ancien maître. On entend chez le représentant de la nation de l’émotion dans la voix, une larme est versée.

S’élève ensuite la voix solennelle de Christine Taubira. Je pense à Glissant son ami. C’est la reconnaissance par l’état de sa responsabilité. Institution la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. « Pas de culpabilité, dit-elle, pas de repentance, pas de catharsis, pas de profession de foi, seulement décrire le crime, l’oubli, le silence. »

Le roi quitte sa perruque de bouffon. Les rythmes d’Afrique éclatent. Tambour pour la transe. Comme en son temps Doudou N’Dyane Rose sur l’Ile de Gorée.

Je souhaite de tout mon cœur que ce spectacle puisse se jouer dans de nombreuses salles. Tant il fait sens, la musique, la poésie et le théâtre au service d’une grande idée, le dépassement de l’ignoble et le rétablissement de la dignité humaine.

Ont collaboré à cette chronique :

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