(38) Isère

23/05/2018 – Barefoot Iano, Jean Berthon sous chapiteau à Villefontaine

Un artiste est-il généreux par nature ? Pas forcément, si on en croit Pierre Desproges qui s’en moquait (certes au deuxième degré) lors de ses shows où le public était invité à l’écouter déclamer son mal être comme devant le psy moyennant une place de spectacle ? Merveilleux Pierre Desproges. L’art de dire merde avec largesse.

Certes on ne peut pas tirer de généralité. Par contre, avec certains, cela ne fait aucun doute.

Prenez un artiste complet, Barefoot iano, multi-instrumentiste, plus connu derrière sa guitare, son harmonica en bandoulière, colportant son australian blues partout où les cœurs battent, et demandez-lui s’il voudrait jouer pour une bonne cause, la défense des déboutés du droit d’asile à qui on retire du jour au lendemain le droit d’habiter en France dignement, il n’hésite pas une seule seconde, il joue, gratuitement et en plus il vous remercie d’avoir pensé à lui. Que charrie sa musique ? Qu’est-ce qui coule dans ses veines de musicien fécond ? Pas simplement une grandeur d’âme, mais bien la nécessité du voyage et ses multiples rencontres, qui fondent la personnalité de chacun. Sa musique est un élan vers, l’ailleurs, l’autre. Par nécessité ou par accident. C’est son parcours, c’est sa vie, c’est sa façon d’envisager le réel, still in the race, parfois qui le dépasse. Demandez-lui si ça va, il vous répondra « oui, mais c’est pas ma faute »,  avec son accent chantant. Cet exil qu’il connait sur le bout des doigts, qu’il chante avec délectation, comment pourrait-il concevoir qu’on le refuse à certains et qu’on l’accorde à d’autres. Après avoir beaucoup joué ces derniers temps partout sur les scènes de France et à l’étranger avec les Mountain Men, le voilà revenu à une configuration plus modeste mais ô combien efficace et jubilatoire en duo avec le bassiste Jean Berthon. Tous les deux font des étincelles. S’il est une finesse à rechercher dans cet art du blues, c’est bien chez ces deux artistes. Barefoot joue de l’harmonica comme il respire. Ce n’est pas seulement une image, c’est la vérité, c’est sa façon d’emboucher cet instrument. Il a travaillé une technique du souffle et du rythme. Même sans son instrument de prédilection il saurait vous captiver, seulement avec ses bruits, ses claquements, ses respirations, ses râles, ses caresses verbales. Mettez-lui une guitare dans les mains, cela devient un prolongement de ses membres. Avec ses doigts, il caresse, encore, cogne, frotte, se balade sur le manche  en fin connaisseur. Avec Jean Berthon, ils se sont trouvés. Deux rythmiciens, jouant dans la douceur, avec groove et rigueur, à inventer des arrangements précis, nuancés, qui entrainent chez l’auditeur une jouissance non feinte. On a envie de les rejoindre, de frapper des mains, de jouer sur les  contretemps, de participer à cette danse, qui vient de loin, qui a traversé les océans, qui s’est cognée à l’histoire, qui a marqué à jamais nos imaginaires. Du blues, on est servi avec eux. On ne sait d’ailleurs plus bien d’où ils viennent tous les deux, quand ils se mettent à parler leur langue commune, à bâtir peut-être des ponts entre Londres et Melbourne. Cette musique qui prend aux tripes sert des chansons subtiles, teintées parfois de pop, inspirées par la vie même, celle qui vous fait des cheveux blancs mais aussi des merveilleux bleus à l’âme. Voilà deux belles âmes pour un duo unique. Ne tardez pas à aller les voir et les écouter avant que le vent ne les pousse sur les routes. Eux aussi sont confrontés au problème des frontières, mais ils savent que ce n’est qu’en faisant leur métier avec générosité qu’elles s’abaisseront et sauteront, toutes les frontières, même celles de nos cœurs.

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