(38) IsèreJazz à Vienne

07/07/2018 – Le Hip-Hop s’invite au Théâtre Antique

Fort de l’expérience de l’année dernière, Jazz à Vienne récidive et propose une journée sous le signe du hip-hop avec une programmation bien sentie des plus alléchantes.
Conférence sur le sampling, Supa Dupa à Cybèle, inter-plateaux danse et freestyle et un trio de tête explosif au théâtre avec Tank and the Bangas, Guts « Live Band » et la résurrection -20 ans plus tard- du mythique duo Black Star

Autant dire que le mini-moi des années 90 en frétillait d’impatience depuis des mois! Retour sur une soirée pleine de rebondissements.

 

Coup de coeur pour Tank & The Bangas: le feu made in NOLA

Génération YouTube et net addicts, comment passer à travers tous ces concepts de vidéos live plus ou moins douteux dont nous assaillent les talkshow Américains ? Du classroom instruments de Jimmy Fallon & The Roots au Carpool Karaoke de James Corden, pas étonnant que la série des Tiny Desk Concerts de la radio NPR  soit devenue virale en très peu de temps.

C’est ainsi que Tank & The Bangas, groupe fondé en 2011 au détour de soirées open mic de la Nouvelle Orléans -probablement après quelques pintes et discussions intenses sur l’avenir du monde face à la menace extraterrestre- sort son premier album « Thinktank » en 2013 et accède finalement au rang de star (interpla)NET(aire) en 2017 en remportant le « Tiny Desk Contest ». 

Emmenés par la charismatique Tarriona « Tank » Ball, les Bangas ont des airs de groupe de funk hipsterisé. Tel un Parliament-Funkadelic en version miniature et hip-futuriste, on les imaginerait presque descendre d’un mothership aux allures de Mustang (ou d’un bon vieux Merco TN…). 

Un décalage totalement assumé et une présence scénique incroyable qui n’a aucun mal à mettre le feu au théâtre à une heure où la plupart des artistes redoutent la lumière du jour qui les met face à ce mur de spectateurs si impressionnant. 
Très peu pour les Néo-Orléanais dont l’auto-dérision flagrante et la générosité n’a de limite que la durée accordée à leur set (45 minutes, c’est bon mais c’est court!). Le cadre colle à merveille à la musique hybride mais Ô combien énergique de Tank & the Bangas. Bien qu’assez complexe et indescriptible, le groupe fait le show sur fond de spoken words, de funk, de rock, de R’n’B, de hip-hop, même de jazz -pour la forme. Survolté et pimpé à grand coup de kilos watts, le son de T&B va de pair avec le spectacle visuel. Véritable leçon de sorcellerie, le public en transe se prête au jeu et en redemande encore et encore. 

En guise de point d’orgue, apothéose aussi impromptue que délicieuse, un Smells Like Teen Spirit cuisiné à la sauce Bangas et dont le côté grunge est peut-être l’étiquette la plus adéquate pour décrire le groupe. Surprise réussie qui aura achevé de ravir un public élevé aux classiques des nineties. 

 

Guts « Live Band » : la belle époque du hip-hop français

Guts, (de son vrai nom Fabrice Henry) est un de ces visage dans l’ombre de l’âge d’or du rap français. Producteur et beatmaker qui a largement influencé son temps, il est le génial auteur d’un hip-hop funky à souhait, soul sur les bords et jazzy dans le fond… Gutsy fait du son qui fait danser les foules et dont beaucoup se sont inspirés sans l’égaler pour autant.

Quand il fonde Alliance Ethnik aux côtés de K-Mel en 1990, le succès est très vite au rendez-vous mais l’aventure s’arrête en 99 après seulement 2 albums. C’est du côté de la production que Guts excelle et ses collaborations prestigieuses -Cody Chestnutt, Les Svinkels, De La Soul, Common, Patrice, etc.- en France et ailleurs lui confèrent une renommée certaine dans le milieu. 

Le projet qu’il présente ce soir à Vienne a des airs de fête de famille. Guts, qui arbore fièrement un t-shirt à l’effigie de Mos Def, y invite les copains dans une ambiance détendue et avec une envie débordante de faire danser son public.

C’est les MCs Donwill et Von Pea du duo Tanya Morgan qui ont l’honneur d’ouvrir le set et par la même occasion le défilé de rappeurs qui s’en suit. La soirée se déroule dans une légèreté aux airs de vacances à la mer. Un groove aussi efficace qu’un mojito les pieds dans l’eau, pas besoin d’artifice quand ça sent le rhum et le soleil ; et sur ce point, And the Living is Easy (Summertime) aura mis tout le monde d’accord.

En plein milieu du set, une prise d’otage par les ex-Saïan Supa Crew : Fefe & Leeroy. Véritables figures du rap français et frontmen de talent, leur présence sur la scène aura fini de chauffer le public qui a retrouvé dans ce duo, en plus d’un avant goût de vacances, un peu de la bande son de sa jeunesse. 

« Simple et funky! »

 

Black Star & le Hypnotic Brass Ensemble  « Re:Desillusion »

 

« Où sont passées les stars de ma jeunesse? 
Morts ou devenus des parodies d’eux même »
Orelsan « San »

 

Black Star c’est un duo mythique des années 90 composé des icônes du hip-hop New-Yorkais Mos Def (Yasiin Bey) et Talib Kweli. Bien que la paire ait collaboré à de nombreuses reprises, un seul album -culte- sort en 98: « Mos Def & Talib Kweli are Black Star » et dont le diptyque Definition et Re:Definition, a marqué la Golden Era par sa prise de position assumée contre la violence dans le milieu du hip-hop. L’album en entier est un pur joyau dans lequel Yasiin et Talib s’expriment au sommet de leur art. Le flow archi régulier, quasi mécanique, lourd sur l’attaque, percutant et pourtant tellement fluide est posé sur des prods résolument jazzy et dont les samples de Gil Scott Heron, Roy Ayers ou encore Minnie Ripperton apportent une touche de soul et de légèreté au ton sombre du disque.  

C’est donc 20 ans après que le public Viennois a l’occasion d’assister à la reformation de Black Star et autant dire que vu l’ambiance dans les gradins, l’attente a été longue.  
En guise de live band ce soir, le duo s’équipe d’un DJ en fond de scène, mais surtout des « Bad Boyz of Jazz », les frangins du Hypnotic Brass Ensemble.  Autant dire que ça promet d’être différent de l’album qu’on connait tous et d’envoyer du lourd! 

Après une introduction un peu paresseuse à base de samples des deux MC qui s’éternise un peu, servie par un DJ statique en fond de scène, les Black Star entrent enfin en scène dans un brouillard palpable d’impatience. Ambiance leds bleues et fumée épaisse, la mise en scène fait penser à un fumoir de boite de nuit. La mise en place devient longue, les mauvais réglages du son rendant presque difficile à reconnaitre le morceau Astronomy qui ouvre lui aussi l’album. Mais comme le dit si bien un de nos grands MC français: « On attend la deuxième chance comme la pluie au Sahel »*. 

Cette deuxième chance, c’est peut-être bien l’arrivée en scène du Hypnotic Brass Ensemble avec toute l’énergie qu’on lui connait.

Le public commence à retrouver ses forces et les réminiscences de l’ambiance électrique des sets précédents. Les paroles sur le bout des lèvres, un ballon « Mos Def, Marry me » qui flotte au dessus de la fosse et génuflexions en rythme, l’audience est prête.    

Mais pas les superstars.

L’éclairage ne change pas et donne de plus en plus l’impression de voir des schtroumpf sur scène, ou une mauvaise vidéo tournée avec une caméra 2 mégapixels….. Le son n’est toujours pas équilibré et les acteurs de cette soirée de rêve tant espérée semblent avoir refusé d’entrer en scène. Le projet était peut-être trop beau sur le papier et la Golden Era oubliée avec les ghettos blasters et les cassettes audio? L’absence de cohésion entre les trois entités sur scène -DJ, emcees et brass band- prend des airs de travail bâclé.
Un pied dans le hip-hop, l’autre dans des crocs…. 

Une fois l’ascenseur émotionnel passé, je me raccroche à la découverte Tank & the Bangas, à la surprise Guts et à mes vieilles B-Sides qui m’attendent à la maison!

* « Deuxième Chance » Akhenaton, Je suis en vie (2014, Def Jam) 

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