(38) IsèreJazz à Vienne

11/07/2018 – Magma au Théâtre Antique

Nom de Zeuhl !…

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le Festival qui affiche ses trente-huit ans et le groupe qui va sur son demi-siècle d’existence (et qui en fait sans doute la formation hexagonale la plus ancienne en activité) ne s’étaient encore jamais rencontrés. Oui, Magma n’avait encore jamais joué à Vienne et ce concert était donc une première ! Rien n’est donc jamais comme tout le monde avec Magma. Imaginez un groupe créé en 1969 par le batteur Christian Vander sur le créneau encore inconnu du jazz-rock progressif, genre baptisé « Zeuhl » mêlant musique avant-gardiste et chant choral. Plus qu’un groupe, une sorte de « secte » avec son stupéfiant gourou, son propre langage imaginaire (le kobaïen), son logo en forme d’emblème distinctif, son si particulier et fidèle public réuni dans des concerts-performances qui tiennent de la grand’messe entre initiés… Et surtout, comme un passage obligé pour le gratin des musiciens français puisque, au fil de ces cinq dernières décennies, près de cent cinquante pointures y auront contribué, tant en concerts dans le monde entier que par une discographie qui compte une quinzaine d’albums studio et tout autant de live. Magma, comme cette roche qui se forme à haute température et sous haute pression par fusion (nom qui définira d’ailleurs ce mix musical inouï au sens propre du terme).

Magma mia, ça dépote !

Les voilà donc au milieu des pierres de ce théâtre antique, tombés ici telle une météorite des temps anciens et apportant leur propre pierre à l’édifice ancestral. Comme de rigueur, l’octet aligné ce soir se pare de noir majoritaire relevé d’un peu de rouge. D’emblée, ce sont les chœurs qui envahissent l’espace scénique, emmenés par Stella Vander, pilier inamovible de la formation de son batteur de mari. La toujours flamboyante septuagénaire est encadrée par deux autres fidèles vocalistes, Isabelle Feuillebois et Hervé Aknin. Ce dernier entonne une sorte de bel canto surréaliste tandis que la musique, ascensionnelle par paliers, avec un piano Fender Rhodes (Jérôme Martineau) qui fait face au vibraphone de Benoit Alziary, entame sa longue course en avant.

La cérémonie rituelle commence quand le maître se lève de son trône central pour des vocalises kobaïennes dignes d’un sorcier-magicien. La première chose qui frappe (outre ses nombreux fûts), c’est la voix de Christian Vander, force et justesse incroyablement inaltérées. Nous voilà de plain-pied dans « Emehntëhtt-Ré », fresque de 2009 qui nous démontre que nous sommes ici pas loin d’un opéra-(jazz)rock. Fresque parce qu’on ne peut pas vraiment appeler morceau mais plutôt pièce, un titre qui va durer… cinquante cinq minutes ! Car c’est ça Magma, des titres dont chacun s’apparente dans sa propre durée à l’équivalent d’un album complet pour n’importe quelle autre formation dite normale. Un premier solo de guitare dingue donne le ton sous les doigts du foudroyant Rudy Blas, aussi félin que discret, striant de ses (g)riffs imparables les psalmodies stellaires –on ne peut mieux dire avec Stella- des trois choristes. Si le titre interprété est un vaste continuum, il enchaîne des passages aux styles tous azimuts. Des reflets de gospel sont soudainement breakés par une rythmique plus soul funk qui tient de l’afro tribal. Comme le déroulé d’une B.O sur un film haletant et fantasmagorique, sous l’énergie de la pile Vander délibérément rock quand le trio guitare-basse-batterie tient les rênes. Ce qui frappe encore chez Magma et ses redoutables musiciens, c’est l’exercice hautement difficile de la mémoire, semblable à celle des plus grands concertistes classiques capables de restituer sans partition des œuvres aussi fleuves que complexes. La basse de Philippe Bussonnet ramone en creusant un profond sillon où s’engouffre le reste de la bande. Digne successeur de ses illustres aînés (Laurent Thibault, Jannick Top, Bernard Paganotti…) Bussonnet maintient une pression tachycardiaque, alimentant une intensité constante dans la théâtralisation générale de ce jazz-rock opératique qui sous certains aspects nous rappelle les Who grande époque. Comme pour Christian, Stella venue au centre de la scène stupéfie par sa voix de diva, sa posture hiératique mais sublime d’humilité, alors qu’une page se tourne et qu’une nouvelle histoire fantastique va commencer.

Fascination de l’étrange

Presqu’une heure déjà quand le second titre retentit. Un hymne aussi mythique que mystique, le fameux Mekanïk Destruktïw Kommandöh qui déboussola l’année 1973. Cinq cuivres invités rejoignent le groupe, comme si celui-ci avait encore besoin de renforcer sa section d’assaut. Les fans frétillent et les plus connaisseurs répondent aux incantations martiales de Vander puis d’Hervé Atkin. Le vocaliste précédemment dans un style italien se fait nettement plus teuton dans cette pièce maîtresse en trois mouvements de la planète cobaïenne, dont les influences ont toujours été radicalement germaniques ou slavisantes. D’où le ton martial de la musique de Magma, non sans lorgner souvent vers la grandiloquence wagnérienne. Une étrangeté à nulle autre pareille qui explique que, initié ou encore profane de l’univers de Magma, ce groupe unique colporte toute la fascination de l’étrange. Les dinosaures atemporels sont bien indestructibles dans leur retour vers le futur et Vander, regard exorbité de fou furieux, n’a rien perdu de son génie quand, en pleine transe intérieure, ses cris gutturaux s’apparentent à une forme de scat aussi percussif que les tablas d’un Trilok Gurtu.

 Il est 23h30 et le péplum sonore approche de sa conclusion quand le gladiateur en chef savoure la reconnaissance d’un auditoire scotché et qui offre à la tribu une standing ovation de très longues  minutes. En rappel insistant, et pour se quitter dans un peu plus de quiétude, voilà Ehn Deiss, douce ballade onirique d’Offering, petit frère acoustique de Magma fondé en parallèle par Vander. Sur les notes  du vibraphone aussi vaporeuses que des bulles de savon va s’achever ce moment exceptionnel (que l’on adhère ou non, il faut avoir vécu au moins une fois un live de Magma pour comprendre, où en tout cas mieux se rendre compte du phénomène). «  Quoi qu’il arrive, on pense toujours à John Coltrane » lance en conclusion le leader qui n’a jamais caché sa filiation avec Elvin Jones, le batteur de l’audacieux saxophoniste père d’un free-jazz véhément et incantatoire, comme le fut bien ce concert durant 1h50.

On notera que si le dernier album de Magma (« Slag Tanz ») est paru en 2015, un nouvel opus studio se mettra en route dès l’automne, avec des poèmes en partie –pour une fois- chantés en français. Et l’on sait déjà par indiscrétion que le premier débute ainsi : « En ce stade antique, nous sommes venus pour un dernier rendez-vous…« . Hasard ou coïncidence fortuite, ce concert viennois si incantatoire prend alors un aspect prémonitoire des plus étonnants. Typiquement magmaïen quoi.

Ont collaboré à cette chronique :

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