(26) DrômeParfum de Jazz

16/08/2018 – Céline Bonacina Quartet à Parfum de Jazz

Je suis un enfant de jazz à Vienne. Et bien formé. Cela a fait sourire monsieur Boutellier pensant que j’allais l’appeler papa. Qu’il se rassure, je ne vais pas lui demander d’héritage. J’ai déjà amplement touché ma part. Je suis un enfant d’Uzeste. Uzeste, l’étonnement permanent, le poétique, le chaos de la création. Pour plagier Joëlle Léandre, vingt ans pour apprendre avec Vienne, vingt pour désapprendre avec Uzeste. Les enfants de Lubat, de source sûre, ont quitté cette année le navire et souhaitent voler de leurs propres ailes.

Il me vient parfois des envies de convoquer ce cher Spinoza. Que vient-il faire en Drôme provençale ? Ce fut le premier, bien avant Freud, à considérer que le moteur de toute chose c’est le désir. Et que “l’amour est une joie qu’accompagne une cause extérieure”. Un festival comme Parfum de jazz, né de la générosité d’une équipe, se désire. Il faut sans doute beaucoup d’amour pour le porter. Un concert de Céline Bonacina se désire tout autant. Quand il y a désir partagé, cela fait de grandes rencontres. Les histoires peuvent se partager.

Un concert de Céline Bonacina est une chouette histoire. Considéré dans son ensemble, il y a de la dramaturgie et les morceaux se succèdent avec soin, par de belles transitions. Il y a de la profondeur. Les musiciens ne se contentent pas de maîtriser un répertoire aguerri au fil des tournées “on the road”, ils s’attardent, creusent et nous intègrent dans leurs recherches sonores. Céline Bonacina nous prend par la main et les oreilles et nous embarque. C’est elle qui dirige. J’ai été conquis par son son de saxophone, par le naturel de son souffle et la sérénité de son chant. Me sont venues en tête les paroles d’une chanson de Nougaro. Celle qui raconte les affres du compositeur, empêché dans son élan créateur par son épouse qui veut à tout prix épousseter et jouer de l’aspirateur. Il meurt brutalement et se retrouve au paradis où “tout n’est qu’éclat, fraicheur, splendeur… cristal de joie, pur diapason”. C’est elle qui tient le quartet et emporte le groupe. Elle entretient avec chaque musicien un lien particulier et les connivences mélodiques, harmoniques et rythmiques sont permanentes. Les thèmes se baladent du saxo au piano. On entend des échos, des réponses. Les musiciens sont dans une stimulation excitante. J’ai pensé au duo éphémère Lubat / Corneloup. Ou comment les artistes se donnent l’énergie mutuellement, se rechargent. Pour le spectateur, c’est jouissif. Les compositions sont de toute beauté et la musique atteint très vite une apothéose dans une exaltation, une profusion et un débordement irrépressibles. Un concert de Céline Bonacina est un petit “Miracle”, comme en produit régulièrement son acolyte N’guyên Lê (voir ici ). Chaque musicien, tout en s’exprimant totalement, est en connexion continue avec les autres, la fusion prend, chacun soutenant les envolées singulières de ses partenaires. Tous m’ont impressionné : le percussionniste Asaf Sirkis par sa belle présence et sa puissance de jeu, le contrebassiste Matyas Sandzaï par son sens aigu de la mélodie. Sous les doigts du pianiste Léonardo Montana, c’est une pluie de notes et la grande force lyrique des maitres de l’harmonie et du rythme. Ce quartet raconte une belle histoire et sait la faire partager. Dans ce cadre magnifique de Parfum de jazz, un des seuls festival avec Uzeste où on ne vous fouille pas à l’entrée et où on ne vous prend pas pour des cons..ommateurs.

J’ai le désir de revoir Céline Bonacina, dans un autre contexte. Le désir aussi de revenir dans la Drôme. Et de rester enfant. Eternellement.

Ont collaboré à cette chronique :

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