(26) DrômeParfum de Jazz

21/08/2018 – Un Parfum de Jazz par Laurent Brun

Le tragique opère par mécanisme inversé, nous dit le philosophe Clément Rosset. Du futur vers le passé. Il fait irruption dans nos vies par surprise. Nous sommes secoués par une fin (un évènement tragique) et nous faisons le trajet qui nous rapproche de la source (le début) pour mieux le digérer. Le temps s’est immobilisé. Et nous, sommes en perte de repères, comme tétanisés, hors du temps.

Aujourd’hui j’arpente Buis les Baronnies et je tombe sur des affiches écrites à la main. Elles rappellent les évènements de la semaine passée, donnent les rendez-vous pour les concerts du soir, pour les multiples conférences, guident les incertains. Le festival s’est fait la malle en Tricastin mais il y a ces restes des ébats jazzistiques, photos déjà jaunies par le soleil et messages qui bavent. Quand je dis tragique, j’exagère quelque peu car c’est bien le propre du jazz (et de l’art) que de jouer dans la cour de l’éphémère.  Le jazz a luit à Buis. Il a laissé les traces dans les mémoires et surtout marqué de son empreinte la petite ville, qui se réveille sonnée après ces jours de fêtes et déjà orpheline.

Un bilan prématuré sous forme de ressentis

Nombre de festivals, dès le lendemain de la clôture, annoncent les chiffres et les statistiques de fréquentation. Il faut rassurer les financeurs, montrer le dynamisme de la nouvelle édition, et finir en beauté. Même si le festival se poursuit (j’en parlerai juste après), je me permets de donner quelques impressions, juste des ressentis, de cette mouture des ladies in jazz.

D’abord il faut bien reconnaître à son équipe d’avoir eu cette bonne idée de mettre en valeur les femmes musiciennes. Pour ceux qui penseraient que le jazz est une affaire d’hommes, les superbes concerts qui se sont enchainés en apportent la contradiction. Malheureusement il y a toujours çà et là des paroles sexistes, l’air de rien qui montrent que le chemin est encore long pour que les femmes gagnent “ce droit à l’indifférence” dont me parlait il y a quelques jours le photographe Martin Stahl. Il entendait par là sans doute que la musique est asexuée, en tout cas que le sexe ne doit pas être un facteur déterminant pour juger de la qualité d’une musique, au même titre que l’âge ou que la couleur de peau. Mais peut-être avons-nous, nous les hommes, (et surtout les décideurs, les producteurs de salle, les directeurs de festival, les journalistes) une fâcheuse tendance à se demander avant toute chose si on trouve la musicienne mignonne ou pas, avant de se poser des questions sur sa musique. Ce filtre pollue bien entendu en grande partie le rapport qu’on porte au travail d’autrui.

Ensuite, le festival proposait un programme de conférences copieux et bien tourné. L’excellence des interventions des conférenciers se traduisait non seulement par l’approche historique qu’ils investissaient à fond mais aussi par le souci de montrer comment les femmes ont eu le courage d’affronter ce monde du jazz que l’on peut considérer quand même comme « globalement machiste ». Relisez pour cela  la lettre de la musicienne Joëlle Léandre, datée de décembre 2017 adressée à tous ces “messieurs” du jury des Victoires du jazz (mais aussi aux agents, aux labels…) les accusant de n’avoir nommé aucune femme parce que “vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… ” et de rappeler que “Hommes et femmes, femmes et hommes, et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant, avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses… “.  Qui l’entend ? L’humour en dit parfois plus long que les discours. Par exemple quand Rhoda Scott signale au public qu’elle et son groupe de filles ont, avant le concert, organisé leur propre conférence-débat sur la place des femmes dans le jazz et ça, “c’est du direct, à la source”.

Enfin, le festival a des qualités humaines irremplaçables et c’est ce qui fait sa force. Mais il peut vite s’épuiser s’il n’attire pas à lui un public encore plus fidèle, qui le sera d’autant plus qu’il aura été conquis de l’intérieur, qu’il aura davantage trouvé sa place. Je pense notamment à des stages d’instruments qui peuvent s’inventer avec les intervenants musiciens du jour, ou à des ateliers d’écriture où tout un chacun peut s’essayer à écrire “son jazz”, son article de ressentis sur le concert de la veille,  en gros se frotter à l’écrit qui parle de musique.

En tout cas, encore chapeau bas pour cette programmation de qualité et la qualité de l’accueil en Baronnies et Tricastin, lieux qui résonnent aussi des concerts gratuits de fin d’après-midi qu’on écoute en sirotant un petit verre.

La première soirée à la Garde Adhémar : deux groupes, deux visages du jazz qui se complètent

Tatanka Trio : voir ici

Sophia Domancich & Simon Goubert duo : voir ici

Ont collaboré à cette chronique :

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