(73) SavoieBatÔjazz

01/09/2018 – Mental Climbers à Châtillon-Chindrieux pour BatÔjazz

« Permets, m’Amour penser quelque folie:
toujours suis mal, vivant discrètement*,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moy ne fais quelque saillie. »
Louise Labé-1524-1556- Sonnet XVII

 

Ah! comme on peut se tromper (toi excepté, certainement, mon bien-aimé lecteur)!

 Le ciel, en ce premier septembre, avait tout le jour durant, moutonné  son gris sur gris, et devait être pour quelque chose dans le maussade des jours de rentrée. Mais bon! Un samedi ne se boude pas, quand dans l’adorable petite crique de Châtillon à Chindrieux, un concert est organisé par BatÔjazz, chez Céline et Franck qui accueillent le festival pour la deuxième année consécutive!

Mais l’affiche de ce soir nous a fait hésiter !

Mental climbers : la musique envisagée comme sport de combat. L’élevation mentale, l’escalade de cette faculté qui peut être aussi atteinte de divers troubles… L’ambition est forte mais… la sensibilité, l’imagination, la sensualité, la volupté que nous attendons du jazz, du son d’un saxophone? Et les couleurs? L’esprit de la musique, l’âme des choses et des gens seront- elles au rendez-vous? Les vidéos- pardon les teasers sur YouTube- faites il est vrai en tout début de projet- n’avaient pas su nous séduire.

Bien sûr à la guitare ce soir, il y a l’excellent Baptiste Ferrandis que nous avons apprécié dans maints projets (Six Ring Circus, Sarâb…). Alors le ciel va sécher sa « morve d’azur » pour jouer avec Rimbaud, et ce soir encore le bateau sera  un peu ivre. Et puis Etienne Renard à la contrebasse,  les poules n’ont qu’à bien se tenir ! Paul Berne à la batterie ? Oui ! D’accord : allons découvrir la musique de  Pierre-Marie Lapprand (saxophone ténor, composition, maître d’œuvre du projet). Et puis Dominique, le Grand Timmonier du Jazz en Chautagne, n’a pas tort. Rien ne vaut le « live » !

Alors, foin du ciel ! Laissons le bouder et se découvrir, joueur, le temps de quelques éclaircies.

 

J’y vais ! Ah, la petite route et le col de Saint Martin la Chambotte! Cette ouverture en surplomb contre la falaise, sur le lac d’Aix ! La descente vertigineuse sur Chindrieux, l’atterrissage prés du lac… nous y sommes

J’y suis ! Et j’y reste ! Les bénévoles et les musiciens, encore une fois sont accueillants et simples ! Lorsque j’entends les premières notes du groupe, je suis immédiatement conquis. Non, Mental Climbers, c’est beaucoup plus que du mental climbing ! « Ca groove jazz, et ça joue grave » comme « y disent » ! Enfin jazz !? Jazz-rock- electro-funk-hard-indien-chilien- -messiaenique*… (oui je parle d’Olivier) Mais oui, c’est ça le jazz aujourd’hui! Ce n’est pas l’indécrottable répétition de ce qui se faisait dans les années 20 (1920! Il y a un siècle. Ce truc délicieux qui ne permet guère aujoud’hui de revendiquer le statut d’artiste, encore moins de créateur!), ni le bebop véloce et féroce,qu’il est bon d’avoir appris bien sûr ! Nos jeunes musiciens continuent de tout apprendre ! Ils ne se cantonnent pas à ressasser une recette commerciale éculée!

Alors, ce concert? (je devine le lecteur qui s’impatiente: je lui conseille Jacques le fataliste de Diderot ou « de l’art de la digression ») et bien voilà! Enfin presque!

J’hésite, je temporise, je vais me lâcher, je retiens encore le flux!.. Et la digue rompt. La passion l’emporte! Ah, ce flux, ces ruptures, ces « breaks »-dixit Gerard- l’originalité de cette « écriture »-dixit Gerard encore et Philippe !- Et ils n’ont pas tort, les bougres ! Ecoutez plutôt !

La Valse beyrouthine expose un thème construit, sur fond de polyrythmie, et expose un premier chorus  sur un espace dépouillé (la contrebasse joue toutes les deux mesures) du plus bel effet. Saxophone expressif, guitare virtuose, qui avec une sorte d’interlude doux, poursuit son jeu en fugue, reprise du thème où nous goûtons la beauté de la mélodie. Crescendo avec basse et batterie, reprise brève du thème encore.

Invincible Star, c’est un tempo de « ouf » 4/4 3/4, 3/4 se succédant avec tout le naturel propre à la jeunesse! Avec un marquage original à la contrebasse, et pour servir de belles envolées.

Extended, ce sont des tenues de saxophone et une contrebasse à l’archet jouant sur les harmoniques. Une ballade en 5/4 dans laquelle Baptiste à la guitare propose un magnifique chorus. Et une fin bruitesque poétique.

Pour finir le set ce Chips N° 2 qui aurait pu, à la nommer, sembler une chose seulement anodine et croustillante. Craquante oui ! Et quand on sait (merci les gars pour le tuyau) qu’elle fut dorée sur les modes d’Olivier Messian, on se dit que les conservatoires et la recherche ne sont pas toujours inutiles. Le chorus de saxophone s’expose sur fond de batterie seule, et ça marche vraiment. La guitare saturée entre discrètement puis le quartet vient nourrir le thème ! Vous avez dit nourrir ?Le temps de la pause est venu.

Le second set commence par Mothership Core, un thème vif, où se jouent de belles et virtuoses lignes de saxophone et de guitare, avec pour finir des breaks étonnants et une guitare saturée pour accompagner un saxophone vitaminé.

En hommage au poète franco-chilien, scénariste de bandes dessinées, réalisateur, acteur, mime, romancier essayiste… Alejandro Jodorowsly, Baptiste propose un magnifique thème El Topo où les arpèges de la guitare accompagnent une ligne de basse jouée à la fois à la guitare et à la contrebasse et se poursuivent par un « picking » à la Munir Hossn (à découvrir!). S’ensuit un chorus de guitare au démarrage impérial.

Impérialissime  (soyons Royal !) est la suite, saturée avec goût et bonheur. Et puis, et puis… un thème introduit par une rythmique soutenue, et encore un thème aux tenues de saxophone et de contrebasse, que les effets de guitare suspendue viennent colorer,

… et puis, et puis un nouveau thème Todi (c’est le nom d’un mode… indien), qui commence par un tempo bien appuyé, soutenu par tous, dont le son de paquebot du saxophone qui ne lésine pas sur les effets, un thème exposé selon ce mode, puis un passage free pour un retour d’un gimmick à la Led Zeppelin, qui va déchaîner le public et la danse de quelques uns, au grand bonheur des membres de l’équipe de BatÔjazz. Esprit de fête et de convivialité loin de la technocratie des pouvoirs et des machineries des « grands » festivals.

Rappel : il y a aura bien sûr, avec quelque douceur. Bref, la sensibilité, l’imagination débridée, la culture tous azimuts, les couleurs à faire enrager le ciel de septembre, bref la vie et l’âme des hommes, tout était bien là !

Nous aurions bien repris encore quelques Chips, par exemple les Chips N°1 et 3, juste pour accompagner le petit blanc du coin, mais les meilleurs choses le plus souvent s’achèvent… sans goût d’inachevé.

 

Merci à Richard Haro pour ses photos

 

* orthographe originale

Ont collaboré à cette chronique :

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