(73) SavoieBatÔjazz

06/09/2018 – Ultra Light Blazer pour BatÔjazz

“Ôh! Savants,  méchants, pédants,
Sorbonnagres  barbus et barbants
pleins de Sagesse et d’ennui,
seriez vous à cette heure en vie
si vos parents n’avaient commis
quelque douce et délicieuse
voire même délictueuse
folie?” Rabelais-Erasme*

 

Ah! cette fois mon “petit cœur” a bien failli (se) lâcher! Voyez plutôt.

“L’eau verte du canal”  de Savières  chantait Toulouse avec Nougaro dans mes souvenirs. Le ciel encore une fois avait déversé sa mauvaise humeur, une eau bénie par les jardiniers et les agriculteurs! Les bénévoles de BatÔJazz sont  comme moi un peu en avance, et le dialogue se noue!

La péniche à quai attend ses Visiteurs du soir? Et Marcel Carné discute sur le pont avec Prévert et Alain Cuny… à moins que ce ne soient …Mais oui, les musiciens d’Ultra Light Blazer, le groupe au nom intraduisible: Joel Muas, saxophone compositions, leader, fiches de paye, etc; Edash Quata le rap chanteur du Malawi, le pays des hyènes; Mathieu Desbordes, clavier (piano Nord pour l’occasion); Guillaume Marin, à la basse et Julien Sérié à la batterie.

Non, coupons court à la légende: ce quartet qui comptait au départ sept musiciens n’a pas dû exclure quelques membres pour entrer sur la minuscule scène (8 m²) du bateau “Savoyard 2” qui se mobilise dans le canal sous la direction de Yann, le capitaine .

Et là,  Kick Back pour commencer, le délire s’installe: avec une musique de “ouf” mêlant  aux accords jazzy des riffs bien hard rock, souvent joués à l’unisson par le saxophone au son doublé par les machines, la basse, et un piano qui ne lésine pas sur la distorsion, avec des rythmes funkys et un chant ultra …tonique et tonal. Le phrasé d’Edash est virtuose, les syllabes heurtées, étirées, échevelées. Les contre-chants de sax, les trémulations du clavier viennent colorer l’ensemble.  Château de Châtillon à tribord, pour parachever le romantisme de l’affaire.Tandis qu’ Edash fait du jazz brown ou de l’underground berlinois, la basse chante. Avec Guillaume c’est le pied : solide, pulsant… Aux thèmes violents, dédiés à la cause de l’égalité des hommes et des femmes, de l’écologie, et aux intermittents du spectacle en peine de boulot (Prise d’otage à Pôle Emploi) succèdent les comptines enfantines qui se métamorphosent en  danses ultra hip ! Après la mise en musique du poème de Shutaku, Don’t get mad.

Le ciel s’est assombri et la nuit s’est posée, doucement pendant que la péniche fraye sa voie dans le canal. Les rivages généreux s’écartent, et s’ouvrent sur le lac du Bourget. Il y a trois ans, les voyageurs avaient humé des brumes fantasmagoriques. Il y a deux ans les pyrales du buis semblaient des flocons de neige tombant du ciel au mois d’août; et l’année dernière le vol des hirondelles effrayées par les lumières du bateau qui s’enfuyaient des joncs comme des milliers d’étoiles volant en tout sens. Nous attendions l’événement surprenant  de cette année à la fin du premier set.

Cette année ce sera la pluie? Qui empêche les voyageurs de se rendre sur le pont. Dans les coursives j’entends des rumeurs inquiétantes: avis de tempête sur le lac (vent de 12km/h soufflant Nord-Ouest…une pieuvre géante s’est accrochée à l’hélice, interdit toute manœuvre et dévore la coque. Le bateau prend l’eau, il va falloir rentrer à la nage… Bref, la musique adoucit les mœurs. Le vin du Bugey (A.O.C.) y est aussi un peu pour quelque chose. La cuvée La Grevatière, hissée à dos d’hommes valeureux sur le bateau, propose un très beau rosé (cépage Gamay) et un blanc (cépage Chardonnay) qui enchantent les papilles des connaisseurs.

Restaurant du Belvédère de la Chambotte là-haut sur la falaise.

Et puis les hirondelles ont fusé dans le ciel, et le sang froid imperturbable de Yann à la barre a permis une manœuvre qui nous conduira à bon port. Ouf !

La pieuvre géante a du trouver un autre objet d’attachement, et nous conservons le même:  un groupe aux sons hybrides, quasi tentaculaires, notre musique sans jantes mais furieusement bien écrite, avec des ruptures rythmiques plutôt passionnantes, une cohésion qui dit le travail de répétition… et après quelques thèmes aux titres saugrenus, comme La Verrue Bernadette, dont la signification politique et profondément engagée n’a échappé à personne, d’autres thèmes s’ensuivent, les riffs “métal” s’enchaînent aux tempos hip -hop, quand les deux ne se marient pas avec bonheur. Le public danse dans le navire, Dominique jubile. Le retour s’accompagne de beaux chorus de piano et de saxophones. Extrêmement virtuoses. Si certains doutent qu’il s’agit là de jazz, qu’ils meurent instantanément piqués par les frelons (private joke, il fallait  y être).

Tout le monde chante à l’arrivée : Ouesh ma gueule, version underground d’un air de Johnny, mais nous ne réussirons pas à voir son fantôme sortir du lac. Quel facétieux ce Johnny!

Demain, peut-être.

 

* Le lecteur pardonnera cette interpolation, que dis-je, ce mariage zébré, ce coïtus intellectus de deux monuments de la littérature française. Il me le fallait pour bien traduire les effets d’une musique alcoolisée et de cépages rock’n roll.

Ont collaboré à cette chronique :

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