(73) SavoieBatÔjazz

08/09/2018 – House of Waters pour BatÔjazz

Etrange le nom de ce trio ! « House of waters » ?

Oui bien sûr si nous sombrons dans le réalisme stérile (de la finance et de la technocratie). Non, si nous retrouvons nos rêveries les plus profondes, nos rêves d’enfance, notre esprit d’enfance: « Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières… La plus belle demeure serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre des saules et des osières… » Bachelard nous guide dans ce voyage au pays de la musique et de l’eau, sur le Savoyard II, amarré à Chanaz en Chautagne; et qui, sous la conduite du commandant Yann Lefevre, nous conduira jusqu’au lac du Bourget.

BatÔJazz y a en effet invité, pour un troisième « Voyage au fil de l’eau » un groupe (soyons fiers: c’est son unique concert en France, cet été, et il nous le réserve!) tout à fait étonnant.

Constitué d’un contrebassiste d’origine japonaise: Moto Fukushima, d’un batteur et percutionniste argentin: Igniatio Rivas Bixio…et d’un joueur… de cymbalum vivant à New york, Max ZT. Ces musiciens insistent sur l’origine multiculturelle de leur musique, nourrie de sources slaves, sénégalaises, indiennes…Max se nourrit de toutes les musiques du monde. Car le cymbalum un peu ignoré en France, est utilisé un peu partout (en Irlande par exemple). Ce « piano tzigane » est constitué de cordes tendues sur une caisse de résonance. Il est joué avec des cuillers : instrument à cordes frappées donc.

C’est peu dire que Max ZT est devenu le virtuose de cet instrument. Il le révolutionne complètement, tant par son jeu que par la recherche de sonorités parfois étranges qui font penser à la kora (ou harpe luth mandingue de Guinée ou du Sénégal) ; au koto japonnais ou à la guitare acoustique ou même guitare électrique saturée. Ignitatio travaille aussi le son avec ses cymbales ajourées comme de la dentelle. Moto  (je me suis laissé dire qu’il travaille son instrument aussi la nuit) excelle sur une basse à six cordes. Elle lui permet de développer, sur des points d’appui graves, ou sur des boucles préenregistrées « en live », des harmonies et mélodies de guitare.

Le son de groupe cultivé avec soin, promet un « Voyage au pays des Merveilles ».

Une journée pour préparer un beau voyage: embarquements de divers matériels musicaux, électriques,  des boissons… L’équipe du BatÔJazz s’affaire longtemps à l’avance. La « balance son » sera faite l’après-midi  durant une excursion sur le canal. Autre « première »: l’installation d’un écran de vidéo sur le pont.

Le concert pourra être retransmis  à l’étage, en sons et en images.

Larguez les amarres de mouillage. Nous sommes déjà dans l’eau, mais pas jusqu’au cou. Kites, un premier thème, fait de nappes sonores, de remuements souples, d’arpèges, accompagnés des mailloches d’Ignatio. Sortant des ondes, la basse élève un chant souple d’abord très mélodique, puis hautement véloce. In waves, c’est une histoire de vagues, mais aussi d’attente, pour la venue au monde d’un enfant : « L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources. La source est une naissance irrésistible, une naissance continue. »*

Le troisième thème Imited Kora, sur un mode dorien  ne cache pas ses sources. Rain drops, sur un mode lydien est introduit longuement par le cymbalum seul. Clapotis de l’eau, vaguelettes, friselis d’une grande virtuosité, et douceur tout à la fois, infinie douceur. « Adam a trouvé Eve en sortant d’un rêve. C’est pourquoi la femme est si belle ».

Le soir vient lentement. Lentement la péniche s’avance vers son estuaire.

Les bras du canal s’ouvrent.

Danse de l’amour: c’est Chaca, un rythme argentin spécifique, une sorte de tango rapide à la polyrythmie qui ne dit pas sa complexité. Marquages rythmiques étonnants du trio. Les percussions d’Iniatio se lancent dans un chorus qui n’est pas sans rappeler les tambours du Burundi. Nous sommes arrivés au lac. C’est la fête de la nuit. Pause. Rendez vous sur le pont. Echanges de tous et de chacun. Les musiciens partagent ce moment avec une grande simplicité. Gaité, aisance des dialogues. « Tant va la gaieté reconquise, que les paroles s’inversent comme des folles; le ruisseau rigole et la rigole ruisselle ».

Doucement le Savoyard II a fait une boucle sur le lac et nous ramène vers le canal.

Réaccordage du cymbalum. Ballet merveilleux des hirondelles ; »Incredible » dit l’incroyable Max. Nous sommes « la maison des eaux » sur une « maison flottante ». Oui, ce voyage aquatique et musical nous fait habiter l’eau avec toute notre enfance :« Toute eau nous est désirable…fait appel à ce qu’il y a en nous entre la chair et l’âme, notre eau humaine chargée de vertu et d’esprit, le brûlant sang obscur ». (P.Claudel).

La batterie introduit le deuxième set: Des roulements de caisse claire et de cymbales sur la pulsation cardiaque de la grosse caisse. Thème et marquages. Phrases vertigineuses jouées à l’unisson par le cymbalum et la basse. « L’être voué à l’eau est un être en vertige ». Le second set s’écoule trop vite. Episode 2 The hornet is back: Le frelon est de retour. Richard fait son ménage. Efficace, applaudi.

Ha! le travail sur le son de ce trio. Eloge des sens. Thème dédié aux cinq sens. Odeur de menthe sauvage.Le cymbalum se fait guitare, la basse se fait wha-wha. Chorus éblouissants sur des tempis très impaires et mouvants. Et cela roule avec une telle clarté, une telle évidence que la nuit en est dissipée : « Le ruisseau vous redira à chaque instant quelque beau beau mot tout rond qui roule sur des pierres ».

Called seventeen, c’est une composition en 7/4 qui permet une magnifique et volubile introduction de basse, mélodique d’abord puis construite sur des boucles harmoniques simples. Là dessus s’étagent et se juxtaposent des cathédrales sonores. Le jeu de basse  invente ses tuyaux d’orgue, et dramatise son propos. « la peine de l’eau est infinie ». Modulations. La basse brode  en dehors de la tonalité. Plan très rock joué par le trio, gimmick sauvage, retour à la simplicité : « Je suis d’abord odeur de menthe, odeur de la menthe des eaux ».

Waiting song. Fécondité. Les enfants attendus encore. L’avenir.

Pour le dernier thème, nous laissons à babord des jardins suspendus, des jardins de fleurs et de rocailles. Manœuvre dans la baie de Chanaz.

Rappel du public hereux: « OK ! We’ll doing more ». Torsion des cordes du cymbalum avec le poignet. Le bateau accoste sur la rive, mais par en dessous, les mouvements de l’eau se poursuivent : « Le mot rivière est le plus français de tous nos mots. C’est un mot qui est fait avec l’image visuelle de la rive immobile et qui cependant n’en finit pas de couler. »

Chaque passager est salué individuellement à la descente du bateau.

Beauté Du soir.  Bonheur de l’ « after ». Avec toute l’équipe et les musiciens. Nous sommes la maison des eaux.

« And beauty born of murmuring sound
shall pass into her face »
(Wordsworth, Three years she grew)

 

 

* : Toutes les citations (exceptée la dernière et celle de Claudel) sont tirées de « L’eau et les Rêves », Gaston Bachelard, editions José Corti.

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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