(42) LoireRhinoJazz(s)

11/10/2018 – Livio Minafra Solo au Théâtre de Couzon pour le RhinoJazz(s)

Ce concert solo tient autant de la performance d’artiste que du concert tant Livio Minafra est immergé dans son art conçu comme une succession de tableaux. Bien avant qu’il n’en parle lui-même c’est ce que l’on ressent dès les premières secondes du premier morceau : une miniature orientale (au sens premier du terme : qui joue avec la vivacité des rouges du minium) que transcende l’art consommé d’un maître japonais s’inspirant d’un Satie gnossien. Le musicien fait musique de tout, siffle et boucle des froissements de sac plastique, des rythmiques profondes dans les graves, des sons d’instruments jouets : délicatesse d’oiseau se désaltérant dans une flache d’eau claire. Entre chaque tableau, un silence, nous retenons nos souffles, personne n’ose applaudir avant la fin de la série, les bras retombent, le pianiste se tourne à demi et sourit, applaudissement, enfin, par un public qui respire comme après une longue apnée.

Muezzin évoque le pourtour méditerranéen avec, en plus du piano, des techniques vocales de chanteur traditionnel des Pouilles, mélange de culture. Sarajevo rappelle des moments difficiles de l’histoire récente, on y entend la peur et l’angoisse, les obus qui tombent sur la ville, la terreur… mais l’espoir. Pioggerelina di Bogotà, autre aspect de la cartographie mentale de l’auteur est dédiée à Charles Aznavour. L’évocation de la pluie, illustrée par un jeu entre le piano et les spectateurs agitant leurs clés, est un grand moment de symbiose entre le pianiste et son public. Dans Rio Solare, apparaît l’Amazone en ses confins où se mêlent rythmes latinos et brésiliens. Pour Bulgaria Livio Minafra invite une ou un spectatrice.teur, ce sera une, à venir, au cours du morceau, disposer sur les cordes, des objets divers dispersés sur le plateau, cd, jouets, tambourin… le piano finit par sonner comme un cymbalum.

Il ne faudra pas moins de quatre rappels pour que le public consente enfin à la fin du concert. On comprend bien la difficulté du public pour accepter que la musique s’arrête, ce concert est un long poème, une pensée en marche dont on saisit dès les premières mesures l’objet, un voyage dans des contrées imaginaires en lien constant avec la réalité, qu’elle soit belle ou dure, tendre ou difficile, considérée du point sublime d’une belle âme ; mais le concert achevé, on s’aperçoit qu’il reste en nous quelque chose de beau et de bon.

Michel Mathais


 

Livio Minafra, peintre de l’imaginaire

A quelques encablures de la fin d’année, il nous manquait encore une vraie découverte et un gros coup de cœur malgré la profusion des propositions musicales que 2018 nous aura offertes.

Voilà qui est enfin fait.

N’ayant pu voir le jeune pianiste italien lors de ses précédentes venues au RhinoJazz(s) (en 2007 puis 2009), l’occasion était belle avec ce nouveau passage dans le petit théâtre de Couzon (Rive-de-Gier), bonbonnière intimiste et chaleureusement bleutée, idéale pour accueillir tel piano solo.

Allez savoir pourquoi, il est de ces quelques pianistes qui, dès la toute première minute où les doigts se posent sur le clavier, vous confirment d’instinct les meilleures promesses. Un doigté, un son, et d’emblée l’assurance d’un univers personnel des plus oniriques. Un, puis deux, puis trois premiers morceaux plus tard, on en a déjà le souffle coupé au sens premier du terme, au point que personne dans l’auditoire n’osera applaudir, tant il semble unanimement tacite qu’il ne faudrait surtout pas perturber l’ambiance créée. D’autant que Livio Minafra est aussi de ces musiciens qui savent l’importance des silences, de ces secondes où le temps semble suspendu, instant furtif mais intense de communion que nul ne songerait interrompre.

Quelle poésie !

A l’instar de ses grands référents, qu’il s’agisse d’un Erik Satie ou d’un Cecil Taylor qui tout deux ont su en leur époque traduire par la musique un profond amour pour la poésie et la peinture, Minafra – qui revendique son goût pour les impressionnistes français et parle de ses compos comme des tableaux- nous subjugue littéralement par l’atmosphère poétique qu’il instaure. Si ses attaques en piqué sont d’une ferme assurance, cette foudroyante dextérité ne se dépare jamais d’une absolue délicatesse sachant aussi caresser finement les touches avec une sensualité innée.

L’environnement façonné (une petite poupée sur le bord du piano, un mélodica, divers objets disposés ça et là par terre autour de lui et qui finiront plus tard tous insérés dans les cordes du piano ouvert, pour en modifier les sons) n’est pas sans rappeler le « Seul avec mes jouets » proposé il y a quelques années par le lunaire (et si discret !) Jean-Claude Vannier, même si le style musical diffère. Comme lui en tout cas, Minafra semble être un grand enfant s’amusant dans son parc à jouets. Mais le garçon est un subtil. Espiègle et facétieux, non dénué d’humour, il masque sous cette apparente légèreté une bien plus sérieuse profondeur, comme le laissent mieux entrevoir les titres de ses compositions souvent très cinétiques. Tel ce bouleversant Sarajevo, où l’on a l’impression d’être dans la chambre d’un enfant au coucher tandis que résonne dehors le fracas des bombes qui tombent, tout simplement signifié par un coup de paume sur les cordes du piano. Et cette fin sifflotée decrescendo qui peut nous dire à la fois l’endormissement de l’enfant comme le dernier râle d’une victime à l’extérieur. Même chose avec Bogota où nous transporte une intro de grande envolée tandis que les spectateurs sont invités à faire tinter délicatement leurs clés de voiture, formant un incroyable et magique parterre de percussionnistes. Poésie toujours. Et encore ce Bulgaria d’inspiration toute méditerranéenne et dont l’imaginaire balaie large, des côtes de l’Afrique à l’Espagne, de l’Europe jusqu’aux Balkans, plaçant le pianiste, dont on décèle facilement l’italianité au détour de certains morceaux, au centre de cet ensemble. Usant mais sans abuser de sa loop-machine, samplant ses propres sons pour se démultiplier (« je n’ai jamais que deux mains, et parfois un pied aussi… » se justifie-t-il), Livio Minafra combine humour et sincérité, humanité et humilité. Un vrai performeur jamais dans la simple performance démonstrative, encore moins -comme certains de ses confrères- dans le nombrilisme, voire la masturbation narcissique. Juste un grand peintre de l’imaginaire au pouvoir d’évocation inouï. Il n’en faut pas plus pour nous chavirer de bonheur et d’émotion.

Oui, un vrai et grand coup de cœur, étincelante pépite comme le Rhino sait nous en dénicher et qui fait depuis quarante ans son irremplaçable attrait.

Michel Clavel

Ont collaboré à cette chronique :

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