(73) Savoie

13/10/2018 – Le Trio Casadesus Enhco à l’Abbaye de Hautecombes

« C’est avec un immense plaisir et une réelle émotion que je partage la scène avec mes deux fils David et Thomas. La musique est devenue leur langue maternelle et notre terrain de jeu favori. Héritière d’une grande famille de culture essentiellement « classique », j’ai tenu à leur donner, dès le plus jeune âge, les moyens d’embrasser la rigueur de la tradition classique et la liberté de l’improvisation.
Notre raison de vivre: une histoire de transmission, une histoire de famille, une histoire d’amour que nous partageons avec bonheur. »

Nous voulions citer Caroline Casadesus pour commencer cette chronique. Nous avons voulu exprimer avec ses mots ce que le public a ressenti ce soir à, à l’Abbaye de Hautecombes, dans cette belle salle des écuries aménagées en salle de spectacle et de concert. Et qui a servi de creuset cette année encore, pour la sixième fois consécutivement, aux manifestations de ces quelques jours de festival destinés aux Arts de la Voix. Comme l’a voulu explicitement Frédéric Vérité, son initiateur.

Ce n’était donc pas un contresens d’inviter le trio Casadesus-Enhco qui pratique l’art lyrique et le jazz, puisque c’est dans la convergence des arts que travaille cette manifestation: les Arts de la Voix, c’est aussi bien la poésie, la lecture de textes, que le théâtre et la musique. La voix n’est-elle pas cet en-deçà toute analyse esthétique où les distinctions habituelles entre les différents arts, entre un art et un artiste, entre l’artiste et l’homme viennent à la fois s’éteindre et se ressourcer ?

Cette soirée montra que ce choix était donc non seulement d’une grand cohérence avec le projet d’ensemble mais aussi une parfaite réussite sur le plan musical. Je craignais à vrai dire le « mélange » de musique classique et de jazz, et préfère habituellement que chaque musique demeure à sa place. A moins qu’une longue pratique qu’un projet délibéré mûri et approfondi ait permis de fusionner des traditions diverses, comme toute l’histoire du jazz permet de l’observer.

Avec le trio Casadesus-Enhco, il n’est pas plus question de mélange que de fusion. L’entreprise n’est ni culinaire ni révolutionnaire. Voici trois artistes accomplis qui ont fait délibérément le choix de ne pas choisir, c’est- à – dire de ne se priver d’aucun des moyens expressifs, que leur éducation et leur culture leur a permis d’acquérir. Lorsque Thomas Enhco accompagne Caroline (sur la Reine de Coeur de Poulenc), il suit avec élégance et discrétion une partition qui « facilite bien les choses ». Lorsqu’il chorusse avec énergie et swing, lorsqu’il propose une stride délicieux à l’arrière plan d’un chorus de trompette, David Enhco sent les ailes lui pousser, et les standards traditionnels (Solar de Bill Evans et non pas Miles, Beatrice de Sam Rivers) prennent feu.

Il reste qu’une osmose délicate se dessine entre art lyrique et jazz, puisque au milieu d’un thème du répertoire de chant traditionnel (Kurt Weill: Je ne t’aime pas), sur une main gauche stride de Thomas, David propose un chorus dont les limites (jazz, classique) sont difficiles à établir. Les phrasés de la trompette comme ceux du piano se métamorphosent, s’alourdissent ou s’allègent. Quelques notes bluesy viennent colorer la ligne. Dans la Séguédille (du « Carmen » de Bizet) le tempo s’accélère après le chant, trompette et piano bousculent le rythme et proposent à Caroline une plage où ses compétences vocales nous éblouissent.

Il reste qu’au delà des compétences musicales éblouissantes des uns et des autres, au delà des montages stylistiques (une introduction jazzy pour un thème lyrique, suivi d’un chorus très jazz à la trompette et au piano, etc.), au delà de la force de ces interprètes et de leur trio, il demeure un sentiment de délicatesse et de charme qui ont convaincu la salle de concert des écuries de l’abbaye de Hautecombes. Nous avons donc assisté à une « standing ovation », suivi d’un rappel bien dans l’esprit du concert : Cela commence par une introduction de piano aux couleurs jazz très délicates, et cela s’avère un Hymne à l’amour de saison. Toujours de saison.

Ont collaboré à cette chronique :

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