(69) RhôneAuditorium de Lyon

09 /11/2018 – Madeleine Peyroux à l’Auditorium de Lyon

A l’heure de la Peyroux…

Si Dreamland  paru en 1996 nous l’avait révélée avec intérêt, il faut avouer que personnellement, j’avais plutôt perdu de vue la pétillante Madeleine Peyroux malgré ses régulières livraisons et les concerts que la plus parisienne des chanteuses américaines a donnés ça-et-là. Avec la sortie d’Anthem, son huitième album studio, la revoilà en selle et en scène pour une tournée européenne passant par l’Auditorium lyonnais où la très belle affluence du public a démontré que la dame n’a rien perdu de son aura bien que cultivant une certaine discrétion médiatique.

Le solide quartet ricain qui l’accompagne sans aucun débordement correspond bien à l’intimisme que dégage son répertoire, dans la clarté d’un son feutré et tout en retenue – bien trop !- plus conforme sans doute à une ambiance club qu’à un si vaste plateau. Mais le créneau musical dans lequel elle se situe n’invite certes pas aux embardées tonitruantes comme l’indiquent Don’t wait puis You’re gonna make me lonesome when you go les deux ballades jazzy cool qui ouvrent le set. Dans un français impeccable, la chanteuse nous offre alors une Javanaise dont on retiendra le fin doigté guitaristique de Jon Herington et la douceur du mélodica soufflé par Andy Ezrin, sans que cette ixième version chantée n’ait à rester dans les annales. A ce propos – et cela se vérifiera plus loin lors des reprises de J’ai deux amours, puis (en second rappel final) de La Vie en rose – on constatera que décidément, les versions des chanteuses américaines qui s’attaquent au panthéon de la chanson française (Gainsbourg, Brel, Piaf ou autres figures patrimoniales) sont au mieux sans intérêt, au pire frisant le massacre dans leur phrasé syntaxique, comme l’ont déjà tristement prouvé en leur temps de grandes divas, balançons par exemple Nina Simone ou Dee Dee Bridgewater… Passons donc- . Our Lady of Pigalle qui suit nous remet vite plus en phase avec l’univers propre à Madeleine Peyroux, soit des folk songs délicates et subtiles comme le sont ici les balais du drummer Graham Hawthorne.

Un regard sur l’état du monde

Viennent alors les chansons nouvelles, écrites dans un esprit collectif d’auteurs et musiciens pour se pencher avec réflexion et philosophie sur le monde actuel. “Elles annoncent de l’espoir” lance la chanteuse goguenarde qui s’empresse d’ajouter facétieusement… “non, je rigole !” avec l’humour ironique qui la caractérise. D’abord avec On my own, puis Down on me qui se lamente sur les malversations financières, morceau ou guitare et rythmique s’inscrivent d’évidence dans une typicité américaine qui nous rappelle quelque part les sonorités attachantes de l’époque Steely Dan-Donald Fagen. Cette Amérique évoquée encore dans The Brand New Deal, piquant commentaire écrit au lendemain de l’élection de Donald Trump (et rappelons d’ailleurs que la veille, Cohen avait pile tiré sa révérence, comme par hasard…).

Mauvaise foi ou fausse naïveté ? Il faudrait peut-être rappeler à l’artiste que la suprématie du business capitaliste est le fondement même de l’économie de son pays qui n’a pas vraiment attendu Trump pour l’ériger en religion. Mais si le nouveau Président est implicitement visé, on saura gré à l’interprète de ne pas donner dans la tribune politique – surtout à l’heure où il est de bon ton chez les people de se joindre à l’hallali généralisée-, précisant justement chercher à “volontairement ne pas trop donner de leçons“. S’il faudrait comme souvent être naturellement anglophone pour saisir la pertinence du fond, c’est surtout la forme musicale que l’on retiendra, ce morceau étant celui (pour ne pas dire le seul) qui balance enfin un peu de groove, notamment par la basse du grand Paul Frazer, malheureusement en complet retrait tout au long du set. Frustrant! Tant j’avais surtout hâte d’entendre cet éminent bassiste polyvalent et multicarte ( d’Arcade Fire à Norah Jones !) qui a, entre tant d’autres légendes, accompagné très longtemps l’une de mes fondamentales références, le génial David Byrne.

Linéaire sans fulgurance

S’enchaîneront encore de bien jolies ballades dans la continuité des premières, de Lullaby, berceuse évoquant les enfants migrants, au nostalgique  All my Heroes, passant par un drolatique Sunday Afternoon embaumé de marijuana avant une Honey Party plus cubano salsero que mielleuse. Enfin la troisième reprise de son idole Léonard Cohen et titre éponyme de l’album, Anthem me laissera cependant la même impression que les reprises françaises (idem encore pour la mise en musique du fameux poème Liberté de Paul Eluard) : rien de suffisamment novateur pour nous émoustiller ni de transcendance particulière, et plus généralement comme tout au long du concert, jamais aucune fulgurance détonante. Une linéarité un brin décevante, qui m’aura globalement laissé sur ma faim, même si nous avons honnêtement passé un agréable moment, mais sans plus.

Ont collaboré à cette chronique :

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