(01) AinJazz à Fareins

24/11/2018 – Awek à Jazz à Fareins

Ce sont les musiciens d’ Awek qui clôturaient avec bonheur la dernière soirée de la XVIème édition du Festival de Jazz à Fareins, initié par notre ami Jacques Seigneret, qui fait maintenant salle comble depuis plusieurs années, tant la programmation, l’animation ( ssurée cette année encore par le quintet d’Olivier Truchot, avec Jim Rotondi en guest star, et qui vaut à elle seule le détour), l’accueil et la chaleur des animateurs font l’unanimité.

Un groupe de blues dont le palmarès compte à présent un nombre incroyable de récompenses en France et aux USA : élu meilleur groupe français en 2004 et 2005, prix Cognac Blues Passions en 2008, finaliste à l’IBC de Memphis (USA) en 2008, prix du meilleur harmoniciste à l’IBC (USA) en 2011, premier groupe français à l’EBC de Berlin (Allemagne) en 2011, plusieurs fois numéro 1 au Power Blues, classement des albums par le Collectif des Radios Blues (CRB)… 

Invité dans nombre de festivals prestigieux tels que Jazz à Montréal (CA), Jazz à Vienne, Jazz in Marciac, Cognac Blues Passions, Cahors Blues Festival, Blues sur Seine, Nancy Jazz Pulsation, Tanjazz (Maroc), Playing With Fire à Omaha (USA), et tant d’autres…

En ouverture d’artistes légendaires comme BB King, The Blues Brothers, The Yardbirds, John Mayall, Rickie Lee Jones, Tinariwen, Zucchero, Texas…

L’année dernière déjà, le rendez-vous avait été manqué pour des raisons d’aménagement des agendas, et un incendie apocalyptique de la Californie avait tout juste manqué de griller le quartet, venu enregistrer le dernier album dont ils se font les portes-parole ce soir : “Long Distance”.

Un album venant couronner plus de vingt années de carrière, comportant quatorze morceaux dont la moitié de reprises et dont la pochette très dynamique, au graphisme résolument contemporain avec ce long couloir d’aéroport, sort complètement des canons généralement admis dans le genre, loin des clichés esthétiques figurant le vieux cow-boy assis sur un rocking-chair avec paysage de Louisiane en arrière-fond. Venant marquer sans ambiguïté un désir affirmé d’entrer de plain pied dans la musique “deux points zéro”, matérialisé par une complète émancipation tant commerciale, au niveau de la distribution, qu’artistique, en évitant les écueils d’un genre musical qui peut très vite faire tourner en rond.

L’entrée en matière fut assez violente avec un morceau faisant la part belle au batteur Olivier Trebel rythmant la séquence comme avec des tambours indiens, puis les titres s’enchaînèrent alternant des compositions personnelles comme Margarita ou Down Town avec des standards rock and roll de Chuck Berry, des boogies woogies de Muddy Waters ou Robert Johnson, ainsi que des blues pur jus, ultra lents de B. B. King, au cours desquels Stéphane Bertolino put tordre ses harmonicas pour en sortir la substantifique moelle.

Et l’on peut se demander ce qui fait la “signature” de Awek, ce son facilement identifiable.

Le son brut de la Gibson de Bernard Sellam, qui n’utilise pas de pédale ou d’autres artifices, le choix des enchaînements mélodiques, l’attaque des cordes toute particulière, ainsi que le placement des silences et des respirations, le tout sublimé par les torsions et le groove des harmonicas (Honner) de Stéphane Bertolino.

On ne sait pas de quel blues il s’agit en fait, tant les musiciens ont intégré la totalité du style, s’agit-il d’un blues issu du delta du Mississipi, du berceau même de cette musique ? Comme le jouait par exemple Charley Patton, et comme en témoignent certains traits puissants, lancinants et incantatoires de Bernard Sellam sur sa Gibson de 67 ? Ou alors est-ce plutôt du blues de la côte Est ? Ou du Texas blues, peut-être, vu le répertoire ouvert, varié et original de ce quartet qui se réclame également de Blind Lemon Jefferson. Ou peut-être du Memphis blues, première ville a donner son nom à ce style de musique et incarné par des gens comme Franck Stokes, Memphis Minnie ou Furry Lewis ? On peut aussi évoquer Saint Louis ( Missouri) ou prédominaient plutôt les pianistes et on ne peut pas last but not least, ignorer Chicago qui prend une place centrale dans l’histoire de cette musique ( illustré par Down Town), ville industrielle, créatrice d’emplois qui attire très tôt les noirs du Sud, à la recherche de travail et de liberté, comme Georgia Tom Dorsey, Big Bill Bronzy ou Memphis Slim.

Aucune importance en fait. Ce qui compte c’est l’humanité de ses artistes, leur authenticité; des qualités qui leur permettent de communier avec leur public en leur restituant ce qui fait la matière même de cette expression : forme capitale de la musique afro-américaine, une sensation, un sentiment de soi habituellement traduit par “cafard”, mais auquel correspond assez bien le “spleen” des poètes comme Baudelaire par exemple.

Il faut connaitre la réalité du monde pour savoir parler cette langue de l’opacité et de l’invisibilité du corps noir, cette langue de l’homme qui s’interroge sur lui-même dans un état d’âme, d’esprit et d’humeur que créent le doute de soi et la proximité sue, connue, voire éprouvée de la mort.

Et avec tout çà, ce quartet infernal arrive à donner et à prendre visiblement un plaisir incroyable à un public qui en a (à juste titre) redemandé.

Un concert qui s’est distingué par son caractère unique, original et exemplaire.

Awek : Bernard Sellam: voix, guitare ; Joël Ferron: basse ; Olivier Trebel: batterie ; Stéphane Bertolino: harmonicas

Ont collaboré à cette chronique :

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