(38) IsèreSalle de L'Isle

26/11/2018 – Gogo Penguin “A Humdrum Star” à L’Isle d’Abeau

 “ Nous vivons sur un gros morceau de pierre et de métal qui gravite autour d’une étoile insignifiante (A Humdrum Star) qui est une parmi quatre cent milliards d’autres étoiles qui constituent la Galaxie de la Voie Lactée, qui est l’une des milliards d’autres galaxies qui constituent l’univers, qui n’est qu’un parmi un vaste nombre -un nombre probablement infini- d’autres univers. C’est une perspective sur nos vies humaines et notre culture à laquelle il vaut vraiment la peine de réfléchir.” * Carl Sagan

Il est parfois des vérités qui nous dépassent.
Nous apprenons très tôt les mesures et le temps. On nous explique que la lumière se propage plus vite que le son, qu’il existe des calendriers oubliés et des gens qui ne vivent pas dans la même année. Euclide détermina avec grand soin ” qu’aucune quantité finie ne pouvait épuiser les nombres premiers ” rendant ainsi impossible de compter jusqu’au bout des nombres, qui n’ont pas de fin en soi. Et alors l’infini est devenu nécessaire aux hommes pour compter tout ce qui ne se comptait pas. Et un peu aussi pour expliquer tout ce qui ne s’expliquait pas.

Parmi l’infinité d’étoiles insignifiantes de la voie lactée, il y avait sur l’astéroïde B 612 -elle aussi un morceau de pierre et de métal hurlant- un autre grand voyageur de l’espace. Un Petit Prince dont on vous dira -si vous avez la chance de croiser un de ces êtres qu’il a rencontré dans son périple- que la naïveté enfantine de ses questions agaçait particulièrement ces grandes personnes importantes. Persuadées d’être elles-mêmes l’unique satellite de leur propre étoile.

Il se trouve que l’étoile insignifiante autour de laquelle gravite le trio britannique GoGo Penguin dicte les règles d’une planète en perpétuel déséquilibre. Des saisons qui n’en sont plus et un temps qui s’emballe, avant de s’effondrer, puis de repartir. Un soleil brûlant pour des centaines de lunes (A Hundred Moons”, piste 4) glacées.
Et c’est avec la lucidité de l’enfant qui a quitté son astéroïde pour d’autres planètes, qu’ils contemplent l’absurdité d’une vie à tourner en rond autour d’une étoile insignifiante parmi des milliards d’autres étoiles.

Quand Chris Illingworth, tête baissée sur son piano, ouvre le concert sur ce Sol retentissant, répété de manière lancinante tel un fou qui réciterait en boucle les Ave Maria d’un chapelet sans fin, l’entrée en matière se fait brutale. Pris en otage dans cette prière (“Prayer”, piste 1) sans but, l’auditeur devient le témoin forcé de la réalisation vertigineuse d’une vérité qui le dépasse. GoGo Penguin joue -et surtout impose- la musique crue et acide d’un monde qui nous dépasse, comme le voyait Carl Sagan à l’échelle du cosmos.
Un monde au rythme effréné, dont la rigueur quasi militaire contraint chacun des musiciens dans un système qui lui est propre. Le génie du trio réside précisément dans l’harmonisation parfaite de trois entités distinctes, où des temps et des espaces différents s’imbriquent au lieu de se repousser. Où les codes sont inversés avant même que l’on ne réalise que le train a déraillé, que le tempo a changé, que le binaire s’oppose au ternaire. Que la gamme est donnée par la batterie de Rob Turner, le rythme par le martèlement du piano d’ Illingworth et la mélodie par l’archet de Nick Blacka sur sa contrebasse. Et dans l’immensité de cette galaxie aux étoiles insignifiantes, d’autres voyageurs de l’espace s’encrent sur leur siège, pris de vertige.

Il y a dans la vie des instants où tout s’emballe, et où j’ai l’impression d’avoir pris trop d’avance sur le temps. Alors j’ai juste envie de m’allonger au sol, et d’attendre que ça passe. C’est ce vertige-là que joue GoGo Penguin .
Tels des illusionnistes, ils dispersent l’attention, perdent l’auditeur dans un labyrinthe sans issue qu’ils démantèlent soudainement, juste le temps d’un halètement salvateur, révélant alors la beauté d’un thème qui était présent tout du long. Pour mieux le savourer.
Parce qu’il est des vérités qui sont juste sous nos yeux, mais qui nous dépassent.

Et sur l’astéroïde B 612, il y a un Petit Prince qui s’amuse de voir toutes ces planètes s’agiter et tourner en rond autour de quatre cent milliards d’autres étoiles insignifiantes.

 


*” We live on a hunk of rock and metal that circles a humdrum star that is one of 400 billion other stars that make up the Milky Way Galaxy which is one of billions of other galaxies which make up a universe which may be one of a very large number, perhaps an infinite number, of other universes. That is a perspective on human life and our culture that is well worth pondering. “


 

NdlR : à la suite de la publication de cette chronique nous avons reçu par mail un texte d’un de nos lecteurs que nous publions bien volontiers ci-dessous

 

Gogo Penguin
des pingouins qui ne sont pas manchots !

Trois Britishs de Manchester revisitent leurs canons du trio. Au delà de Brad Mehldau  et du défunt EST, ils imposent leur style spécifique, comme c’est l’apanage des grands.

Un son particulier et reconnaissable, un univers versatile un peu académique, un écho répétitif.

Ils en sont au quatrième album.

Trois garçons, sages en apparence, tout en retenue, sans démonstration, à l’inverse de leur musique millimétrée, à la frontière du jazz électro.

Ils tentent une relecture personnelle du trio , tout comme leurs collègues de Norwich, Mamal Hands. Tous deux découverts sur Gwandwana Records.

A leur arrivée sur scène, le public de l’Isle d’Abeau leur était acquis.

D’entrée l’accueil fut enthousiaste ; leur retenue contrastait avec cet engouement isérois.

Leur programme est conçu autour de leur dernier album paru chez le respectable éditeur Blue Note “Humdrum  Star “.

Une musique structurée, une architecture solide, un cocon de variations crescendo.

Instinctivement, on retrouve leur jeu , leur rythme syncopé, leurs phrasés voluptueux, qui s’imposent dans leur CD.

L’improvisation semble avoir peu de place.

C’est une musique festive, sans épanchements scolastiques, où tour à tour chacun démarre une nouvelle plage, sur un solo hermétique et quelques fois sévère.

Puis les autres suivent et se rassemblent pour s’imposer sur un rythme redondant.

On pourrait leur reprocher un dogmatisme interpersonnel, un éloignement de la tendresse de leur public, une froideur apparente toute scandinave, qu’ils ne sont pas.

A suivre néanmoins pour leur richesse potentielle, et leur univers si spécifique.

Edmond-Henri Supernak

Ont collaboré à cette chronique :

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