(38) IsèreJazz en Bièvre

07/12/2018 – Akpe Motion, Jazz en Bièvre, château de Montseveroux

Désirer,  n’est-ce pas le moteur, l’élan, ce qui pousse à vivre ? C’est en même temps prendre le risque d’être déçu.

J’avais le désir depuis longtemps d’écouter Akpe Motion en concert.  Je ne connaissais le groupe qu’à travers leur avant dernier disque. Mais déjà je sentais plusieurs points de connivence. En rapport avec l’énergie musicale et leur projet Migrations. Que des musiciens s’engagent sur ce thème, parce qu’ils ont été, où qu’ils jouent de par le monde,  toujours accueillis en frères, et qu’ils attendent que l’Europe et la France agissent de même, me plaisait. Qu’ils proposent une musique que j’imagine être le prolongement  de ce que ferait Miles Davis aujourd’hui s’il vivait encore, une musique hypnotique, me séduisait. Il est des désirs qui peuvent s’épuiser une fois confrontés à la réalité, à leur assouvissement. Il n’en est rien de cette musique live.

J’ai été captivé d’un bout à l’autre du concert, tant le groupe a l’art de nous tenir en éveil. C’est à la fois une énergie brute et une musique kaléidoscopique,  impressionniste, faite de nuances, de fins détails, de mélodies suspensives, d’échos, d’appels à la transe. Chaque artiste est généreux et se donne pleinement. J’ai aimé leur authenticité. Elle naît de ce projet commun, de toucher le public et de l’emmener dans son univers modal où résonnent les sons et les mots.

Chacun verra dans cette musique ce qu’il veut. Elle n’enferme pas, au contraire, elle ravive notre imaginaire. Pour moi, elle dit l’urgence et le sensible. Accords tendus, accords ouverts. Sons sales, altérés ou limpides. Jean Gros m’a impressionné par la maîtrise de son instrument et l’utilisation de ses nombreuses pédales d’effet. La musique tient sur cet équilibre, lui-même est dans une gestuelle de danseur, sans cesse il pointe avec son pied le bout de ses petites boites à sons. Magnifique morceau où la stratocaster devient sous ses doigtés un violon perse. Mélodies suspensives, envoûtantes, englobantes, traits fulgurants, notes insistantes, effets de wah wah, la trompette donne le ton et emporte le tout. Alain Brunet est dans une esthétique sobre, coloriste. Les deux mélodistes se répondent, jouent in et out avec un naturel et beaucoup de réussite. Ça fonctionne bien entre eux deux. Le bassiste, Mike Armoogum, arrivé la veille pour sa première répétition et son premier concert, ne démérite pas de sa réputation. Assise solide, notes amples et douces, solos endiablés, sens du groove, il donne la réplique au batteur, Pascal Bouterin, qui s’implique corps et âme. La façon de jouer du rythmicien évolue constamment, d’influences ethniques en groove hyper modernes, une musique puissante à la hauteur des trois comparses qu’il appuie, prolonge ou guide.

Le tout s’inspire des voyages du groupe, de leurs émotions face à la beauté du monde et à l’insupportable traitement que l’occident fait subir aux migrants en recherche d’un lieu où se poser. Les mots d’Edouard Glissant s’échappent dans le flot de notes, les paroles de Chamoiseau viennent titiller notre conscience, la prose d’Alain Brunet fait mouche. La poésie et les mélodies nous ramènent à notre responsabilité. Mais la musique dit avant tout la vie, elle opère en nous tel un remède à la résignation. Elle nous porte. Elle est elle-même une terre d’accueil. Chapeau les artistes. Chapeau également à l’association Jazz en Bièvre qui fait vivre ces concerts et à la mairie qui défend cette initiative artistique.

Ont collaboré à cette chronique :

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