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25/01 au 02/02/2019 – Le festival Jazz Sur le Grill invite David Linx pour cinq concerts

Respire où tu veux, mais raconte une histoire
Tu es responsable de la qualité narrative !
David Linx

 

Vivre une semaine de jazz avec David Linx, c’est présenter son art en lien avec le monde. Présent, passé, futur, le présent de son timbre ne s’éloigne jamais de la vie interne de l’homme, singulier en son histoire, singulier en son temps.

Vivre la semaine que nous offre Jazz sur le Grill (organisé par Jazz Action Valence, la SMAC 07, le Théâtre de Valence, la Cordonnerie de Romans-sur-Isère) c’est partir à l’écoute de quatre projets de David Linx et garder au fond des yeux son souffle chevillé au corps.

 

Le duo avec le bassiste Michel Hatzigeorgiou, m’envoûte de paroles, de chants et de musiques. Ils dessinent de petits détails, des courbes sensuelles et de délicates saveurs. La musique devient un chant sans frontière, délicatement, elle emporte hors du monde comme le fera l’énergie du Jav Contreband dirigé par Pascal Berne. Oiseau de feu dans son chant, la célébration de David Bowie en finit avec la pop-star pour, non sans elle, ouvrir le chemin des cordes empoignant le mouvement dans la jungle des cuivres et la solitude des solos. La beauté esthétique est affaire de forme et d’expression, que dire alors du quartet Wind of Change ? On connaît la souplesse de jeu du pianiste qui conforte, emporte, soumet ou ouvre l’identité du timbre du chanteur. Un nécessaire talent car la voix de David Linx ne se soumet à aucune identification figée. Envolées ou diffuses dans la même phrase, les notes changent d’octave aussi vite que d’intensité, elles se déplient et se replient. Ainsi elles offrent aux propos la valeur du récit. Elles marquent le mot comme une trace et le contrebassiste Chris Jennings l’a bien saisi, le partage est sensible lors de leur très beau duo. Dans le phrasé du monde, laissons-nous transporter par la fluidité d’un autre quartet : André Ceccarelli à la batterie, Diego Imbert à la contrebasse et Pierre Alain Goualch au piano. Quand rien ne nous est imposé par la violence du savoir faire, c’est la part du savoir être qui s’ouvre ! Qui me démentira ? La force et la finesse de jeu d’André et de Diego ouvrent notre savoir rêver qui s’élance vers l’écoute.

 Marlon Moore est de ceux-là, ni force, ni furie dans ce corps athlétique. Il interprète  l’Amour Sorcier de Claude Nougaro en américain et ses mots parlent : « (…) ma tête est oiseau, mon corps est toro, la terre c’est mes souliers, le ciel mon chapeau et je m’enflammerai pour vous tenir chaud. Vous verrez l’amour n’est pas sorcier. »

 

Qui peut dire ce qu’est le chant?  Le souffle de David Linx passe entre les notes, les syllabes et les consonnes. Où l’arrêter ? Où l’accentuer ? Nul ne remplace l’art, le sensuel où notre corps  attrape des bouts de ce que nous ne savons pas encore.

 

Lors de la cinquième édition de Jazz Sur le Grill, j’ai rencontré l’invité du festival David Linx. Nous avons échangé, avant ou après quatre de ses concerts. Je retrace ici des mots pour une histoire: la sienne.

S’il faut un départ, une origine d’où soudain la flèche oriente le désir, ce sera le son de la trompette de Miles Davis pour le tout petit David Linx. Il saisit comme un chant la musique de celui qui « a détruit sa voix en criant contre un musicien ». Il étire son bras jusqu’à la pointe de sa main : « C’est ça que je veux faire ! » et tenir à sa vie comme on tient à sa façon de jouer…

« Dans le monde parallèle de la scène, je suis un raconteur d’histoires. Elles sont parfois plus fortes que la respiration et je les chante. Je respire, j’inspire, j’expire à des moments précis. Je prends la  responsabilité de la qualité narrative de mon chant. Je prends la note de front et je l’arrête comme le vibrato que je soumets à ma volonté. Je l’utilise aussi comme moyen de passage. Nancy Wilson en est le précurseur. » Comme souvent, lors de nos rencontres, David Linx chante pour que je comprenne. « Le rythme est une décision qui me met à nu. Je place le mot là, il me rend visible et critiquable. Je dois l’accepter – branches et pierres dans la gueule. Mon timbre est fait de la somme des expériences d’une vie. « 

« A 12 ans, dans le tumulte de la maison de mon père, je range l’arme dans la chambre, la jaquette d’un livre brille derrière la porte dans la bibliothèque. C’est  Go Tell it on the Mountain  de James Baldwin. J’ai trouvé refuge dans tous ses livres, puis vient le temps d’attendre à la librairie la sortie d’un de ces romans. Le temps long… »

« A 16 ans, je jouais de la batterie dans un club de jazz, j’apprends la venue de James Baldwin pour une conférence… j’ai couru. Pour rien ? Des absents, une place se libère. La salle était comble, je n’ai pas pu lui parler. J’apprends qu’il y a une conférence de presse, je cours, trop, j’ai dû m’affaler sur une chaise près de Baldwin. Il ne m’a pas dit non. Ça a été notre première rencontre. »

« Plus tard, je me souviens, je l’ai appelé et lui ai dit « je viens ». Des cars, des trains et mon arrivée, l’odeur du chèvrefeuille comme un son du standard Honeysuckle rose dans sa maison à Saint-Paul-de-Vence. »

« J’ai eu ma chambre dans sa maison jusqu’à sa mort. »

« La famille, les écrivains noirs américains, Miles Davis… et toujours ces questions d’identité, d’identification avec lesquels je jouais petit – visage allongé, la crinière afro (difficile à croire aujourd’hui). Tes papiers ? Les policiers me pensaient arabe. Chez James Baldwin, j’étais un blanc parmi les noirs. Ça n’a pas toujours été facile, les gens ne comprenaient pas, un blanc qui parle anglais avec un accent afro-américain…  Lumière, ombre, ça se bouscule bien mais c’est paisible… »

« La rencontre avec James m’a été salvatrice, je suis allé chercher mon mentor. »

« Pas femme, pas américain, pas noir mais je chante du jazz. J’ai grandi avec trois langues, ça fait un drôle de truc dans ta tête, le swing ne dépend pas de la langue, tu chantes le swing, c’est ton travail ! Nous avons bu avec James, j’essayais de faire comme lui, et soûl plus rapidement, je lui demande de faire un disque avec moi ! Il m’a dit oui ! Le lendemain, il pensait que j’avais oublié. Lui, qui connaissait les plus grands musiciens et chanteurs, il m’a dit oui. Quand certains lui demandaient mais pourquoi faire un disque avec David Linx? Il répondait mais parce que il me l’a demandé ! Cette réponse, c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait ! »

« James voulait être comédien, je voulais être écrivain. « 

David Linx poète, chante et écrit, il a bien voulu parler d’une de ses chansons enregistrées sur son dernier disque avec le bassiste Michel Hatzigeorgiou. L’enregistrement de The Word Smith est un croisement d’écumes aux couleurs poignantes.

 

Downriver Bound

Some unknown land downriver
Will stand out, small and proud
Let the silence become thunder
Hearts race along
With every cloud that blocks the sun
Run till the limit is reached
In a dream, on a stream
The water’s edge is close now.

There’s too much space for me,
And too much  air to breathe
I always thought I would know
What’s on the line
Where to be found
Downriver bound

« On continue j’adore cette phrase » :

Pushed every single gate till
Almost mine, you l’d find

 

« La rivière suit un trajet vers l’estuaire.
En bas de la rivière, un pays inconnu, aussi petit et fier qu’il soit, il se démarquera comme un silence devient tonnerre. C’est ce qui se passe actuellement, c’est une réalité pour les gens, la misère et la peur, il n’y a pas d’idéologie derrière. La violence, c’est quand c’est trop tard.
C’est p’tit et fier et soudain ça se démarque, devient tonnerre. La poésie est toujours politique.
Les cœurs sont dans la course comme chaque nuage bloque le soleil. Si le cœur prend le même tempo que la protestation, il se produit une démarcation, une cassure dans l’anonymat. La limite est arrivée, la limite est atteinte dans la réalité ou le rêve.
J’ai poussé chaque portail, je t’ai trouvé, presque mien. Une personne n’appartient jamais à une autre. »

Il n’est pas femme, pas américain, pas noir, c’est un chanteur de jazz, un Homme. David Linx est invité pour parler du racisme dans des universités américaines. Ce sujet lui tient à cœur. Il explique que l’homme blanc refuse de se rencontrer, pourtant la mère noire, elle, sait que son fils  sera traité de violent. Elle sait que son fils noir, pas encore né, est encore et sera toujours l’objet qui condense les peurs et la violence de l’homme blanc. « C’est plus qu’une affaire d’hommes, c’est toute une société qui est en cause. Le métis est issu d’un viol d’esclave et quelques fois il est né d’une histoire d’amour. » « Alors l’éloge du jazz, des trucs dans la peau et je ne sais quoi encore, c’est encore plus raciste ! »

David Linx a sans doute raison, ne faut-il pas continuer de questionner le rapport du jazz aux autres musiques ? Ne faut-il pas sans cesse résister à une assignation identitaire du jazz ?  J’ai pu entendre « ça pue là-dedans ! », dans une salle où du jazz se joue et non une « digne » musique. Mais que dit le jazz de la musique commerciale ? Y conserve-t-il ses marques de noblesse par le mépris de l’autre ? Le corps s’ouvre ou se ferme à des musiques, mais qui questionner : la musique ou son corps ? Les deux sans doute, car quitter la dictature de l’unique contradiction est de l’ordre de la rencontre. 

Ont collaboré à cette chronique :

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