(69) RhôneHot Club

09/03/2019 – Mario Stantchev & Olivier Truchot Duo au Hot club de Lyon

Ça pourrait commencer comme un film des frères Coen. Quelque part dans l’espace, à contempler de haut la planète bleue. Belle créature. La caméra fond sur elle à une vitesse vertigineuse. Où on peut imaginer le saccage de la terre, la pollution, le gaspillage, le pillage éhonté des richesses par tous les grippe-sous. Focus sur la ville de Lyon qui pourrait symboliser n’importe quelle grande ville, avec ses injustices et ses déserts humains. Elle se stabilise enfin sur le haut du hot club. Eh oui, il reste encore quelques poches de résistance au tout consommable, à la marchandisation à outrance, et il n’est pas étonnant que l’art en fasse partie. Attention, ne soyons pas naïf non plus. Les musiciens ont besoin de manger et ils ne doivent pas brader leur travail. A l’inverse, combien d’artistes se sont prostitués pour épouser le canon esthétique des marchands de l’art, flirtant avec le nauséabond et l’argent défiscalisé des fondations, jusqu’à saper la diversité culturelle.

Le Hot Club, soixante dix ans de travail assidu, sans doute de nombreuses péripéties, des concerts prestigieux. Là où le jazz se fabrique dans la marmite de l’improvisation, dans l’étonnement de la rencontre, dans l’enthousiasme d’un public qui se renouvelle.

Il y avait ce soir quelque chose d’émouvant. J’étais là à contempler la salle, du haut du perchoir, je voyais tout. Les amis venus écouter Olivier Truchot et Mario Stantchev, la famille, la petite fille d’Olivier Truchot qui dansait pendant le concert avec son casque anti-bruit. Il y avait un dessinateur qui croquait la scène, une pianiste chinoise venue étudier en France, les jeunes gens qui se renouvellent à l’entrée pour tenir la billetterie ou le bar, bref comme à la maison, un peu entre-soi.

Il y avait ce qu’on appelle une atmosphère et les musiciens, quand ils sont rentrés pour jouer, n’avaient pas cette vision de la salle. Ils se sont donné comme s’ils jouaient pour des inconnus. Avec leur cœur, leurs tripes, avec leur générosité surtout. Je connais un certain nombre de duo de guitares, j’en saisis les ressorts, les subtilités, chacun trouvant sa place, distribuée parfois à l’avance ou sans préméditation, celui qui joue plutôt dans un registre aigu, l’autre grave, alternant accords, basse, et mélodie. Je n’avais aucune représentation du duo de piano, tout au plus de vagues réminiscences de la collaboration passagère entre Herbie Hancock et Chick Corea, ou celle pérenne des sœurs Labèque s’essayant au jazz.

Eh bien, messieurs, vous m’avez impressionné. Quelle fougue, quelle passion, quelle dextérité, quelle sensibilité. Un premier set de régal. Tout dans l’émotion, l’écoute et le partage. Le partage des harmonies, sans se marcher sur les pieds ni détonner, ou juste ce qu’il faut de surprise à nos oreilles, le partage des couleurs et de l’énergie, le partage du rythme. Mais surtout la beauté de vos réalisations. Du cousu main de solo jazz, le premier prix d’interprétation, de composition et de mélodie. (Duke, magnifique balade d’Olivier Truchot). Sans compter l’humour, les rendez-vous rythmiques, harmoniques, qui nous permettent à nous spectateurs de jouir pleinement de votre rencontre. Vous avez fait briller l’anatole, ronfler la cabine Leslie, se dépoussiérer le piano, pour en tirer le meilleur.

Comment se crée un duo ? Sans doute une affaire d’amitié, de reconnaissance partagée. Il faut parler la même langue, comme deux frères, avoir des choses à se dire, à mettre au travail, dans la conflictualité et le dialogue. Il en ressort une connivence car ici point de concurrence, juste une estime réciproque. La première partie se termine, juste après deux morceaux en un de piano solo de Mario Stantchev (guettez la sortie de son nouveau cd en avril) et un standard de Duke Ellington.

Nous devons nous éclipser. La caméra remonte aussi vite qu’elle était descendue, nous apercevons Lyon, ses lumières, ses cours d’eau, les lits faits de bric et de broc sortis précipitamment à l’entrée des portes cochères, car il faut bien dormir quelque part, et puis plus haut, on distingue cette bonne vieille planète, belle et suffocante, et on entend tous ces cris qui s’élèvent et qui réclament justice.

Ont collaboré à cette chronique :

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