(69) RhôneA Vaulx Jazz

20/03/2019 – Eve Risser Red Desert Orchestra: Kogoba Basigui

Il existe un paradoxe à propos de l’art: faut-il en parler ? A-t-il besoin de s’expliquer ? De se dire ?

Si oui, alors il n’est plus. Il se volatilise, perd de son substrat, car sa justification l’amène à quitter la réalité pour lui substituer un semblant (À voir le magnifique film « The square » où il est question d’un artiste qui invente une œuvre conceptuelle pour parler de la pauvreté, œuvre plébiscitée par le public, incapable de prendre en compte la misère réelle de la rue.)

Si non, on lui enlève les mots qui l’entourent et lui donnent son contour, au risque de passer à côté.

Dans le fond, l’artiste produit et crée et c’est à chacun de faire sa sauce, de trouver sa propre traduction. C’est un des rôles de l’activité critique que de mettre des mots pour rendre compte, en témoin singulier qui cherche et propose une interprétation artistique convaincante parmi d’autres.

Il y a chez Eve Risser et Naïny Diabate une lassitude à devoir toujours rabâcher les mêmes choses. Il ne s’agit pas de censure. Au contraire, leurs propos sont éminemment politiques et il y a une urgence doublée d’une nécessité à faire passer un message à travers la musique, au-delà de la musique. Elles aimeraient juste crier, une bonne fois, tant il s’agit pour l’une et pour l’autre d’un combat existentiel, puis ne plus avoir à le faire, seulement jouer. Juste agir, par la musique, et ne plus avoir à se justifier. Et pourtant il y a tant à dire, sur la genèse d’une rencontre, humaine et musicale, sur une amitié naissante, sur la difficulté pour Eve Risser de trouver le juste équilibre entre s’engager dans un projet avec des musiciennes africaines et ne pas tomber dans le piège de la relation de domination qui gangrène encore les liens entre la France et ce grand continent, la difficulté pour les deux artistes d’être femmes dans un milieu social et artistique qui vous relègue au second rang. Comme disent Joëlle Léandre et Eve Risser en unissant leurs voix, « les sœurs, occupez le terrain ». Je prendrai le temps dans une prochaine chronique de recueillir cette parole politique de la pianiste.  

Laissons la place pour l’instant au concert et à la poétique. Dans le jeu et la jouissance. C’est une belle leçon de théâtre de la vie qui se joue sur scène avec la rencontre de ces deux femmes et de ces deux orchestres.

C’est un spectacle multi-dimensionnel, comme si vous chaussiez des lunettes pour obtenir plus que trois dimensions. Il y a en premier lieu la place du corps. L’artiste joue avant tout avec lui. Un corps dansant, un corps qui nous en apprend beaucoup plus sur la joie et le plaisir que n’importe quel spectacle musical. Des corps qui ne jouent pas à être mais qui sont présents, en simplicité, mouvants, créant des frémissements, des palpitations, des envolées qui rythment et peuplent l’espace. Les corps s’appellent, se touchent, se répondent, il y a des jeux de regards permanents qui unissent l’ensemble. Belle image des cuivres formant une rangée de statues, sémaphores hurlants. Belle image de ces musiciennes s’impliquant corps et âme et qui s’offrent au flux continu des vibrations hypnotiques.

Vient ensuite ou conjointement la musique. Pas de musique savante d’un côté, de musique traditionnelle de l’autre, un seul et même chant, dans des variations complexes, entre bruitages, chansons, groove électrique, mille et une nuances qui se détachent soudain de l’ensemble, on cherche avec les yeux qui peut faire ces sons. Il y a matière à voir et à entendre simultanément, tous azimuts, c’est jouissif. Ça explose. Dans la dentelle parfois, dans l’exubérance encore, dans les chuintements, rebonds, nappes harmoniques, rythmes gnawa, force de la voix, échos saturés de guitares, basse diabolique, petite kora volubile, calebasse percutante, tambour, trompette et trombone en éclat, saxos éructant, flûte qui s’échappe, piano énorme, synthé en happening, bolon et djembé en majesté. Ça grouille. Il y a enfin cette humanité qui fait de l’artiste un passeur de rêves. Cette joie est communicative, elle peut se libérer. On danse. On en prend plein les mirettes. On se plait à imaginer un monde meilleur. Et il ne tient qu’à nous qu’il le soit. Il existe et en vrai, sur la scène du théâtre.

« If music be the food of love, play on. » (Shakespeare)

 

Eve Risser : piano, piano préparé, claviers, flûte
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto, clarinette, clarinette basse
Sakina Abdou : saxophone ténor, saxophone alto, flûte à bec, flûte basse
Grégoire Tirtiaux : saxophone baryton, saxophone ténor, ghembri
Nils Ostendorf : trompette
Matthias Müller : trombone
Fanny Lasfargues : basse électroacoustique, effets
Tatiana Paris : guitare électrique
Emmanuel Scarpa : batterie, percussions
Naïny Diabaté : bolon, chant
Lalla Diallo : djembé, chant
Fatima Maïga : guitare
Bintu Koita : dundun, chant
Wassa Kouyaté : kora, clavier
Oumou Koita : calebasse
Benin Coulibaly : kamele ngoni, chant

Ont collaboré à cette chronique :

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