(69) RhôneHot Club

07/04/2019 – Jeremy Pelt Quintet au Hot Club

Les connexions entre arts plastique, littéraire, pictural et musical ne sont pas nouvelles puisqu’au XIIe siècle déjà, Hildegarde Von Bingen, religieuse bénédictine, femme de lettres et compositrice suisse allemande, s’est illustrée, entre autres et bien après le roi David, comme compositrice s’inspirant des écritures bibliques.

Plus récemment, on se souviendra je pense de Duke Ellington qui avait composé la musique d’un film de Sam Shaw :  »Racing World », s’inspirant de tableaux de Degas qui avait travaillé sur des motifs de course de chevaux (le film n’est jamais sorti pour d’obscures raisons financières mais la musique a fait l’objet d’un album) ; ou encore de Brandford Marsalis qui a fait une trajectoire inverse, le peintre Romare Bearden ayant pris sa musique comme support pour nommer une suite de tableaux (2004 – 2005).

C’est dans le droit fil de cette démarche que le trompettiste / compositeur américain Jeremy Pelt inscrit son dernier travail, matérialisé par l’album « The Artist ».

Un album qu’il présente en compagnie de son quintet au Hot Club de Lyon ce dimanche 7 Avril 2019, et dont le titre n’est pas le fruit d’une quelconque hypertrophie de son ego, mais témoigne plutôt de l’immense admiration qu’il voue au travail d’Auguste Rodin.

Voilà plus de vingt ans maintenant que Jeremy Pelt cultive son amour de Paris, du musée Rodin ainsi que de sa maison à Meudon, et ses visites régulières lui ont permis de nouer une relation intime avec le travail d’un des plus importants sculpteurs français de la seconde moitié du XIXe siècle, celui dont la virilité lui a valu d’être surnommé en son temps  »le bouc sacré », considéré comme l’un des pères de la sculpture moderne et dont les œuvres, fruits de l’antagonisme entre formes et lumière, se dévoilent comme l’expression (scandaleuse à son époque) de la sensualité, de l’érotisme mais aussi de la douleur.

Je ne m’étendrai pas sur l’aura internationale qu’a su développer à juste titre ce trompettiste hors pair, héritier et fils spirituel de Canonball Aderley, adoubé cinq années de suite comme  »Rising Star » par le Downbeat Magazine, que j’ai toujours considéré comme néo-bopper (voir mes chroniques du 23 mars 2012 et du 28 mars 2018).

J’observe que cette œuvre musicale, ainsi que son géniteur, échappent désormais à tout qualificatif se référant à une quelconque antériorité, son écriture, son élaboration et son traitement s’imposant de fait dans une modernité et une originalité hors du commun.

La seule évocation du nom des séquences qui nous furent données d’écouter donne une idée de la puissance de l’énergie restituée ainsi que du sens de la nuance dont sont capables les différents acteurs, pour un concert se décomposant globalement ainsi sur deux sets :

Cinq parties de La suite Rodin, avec : L’appel aux armes, Dignité et désespoir ( Les bourgeois de Calais), Les portes de l’enfer, Camille Claudel (l’éternel printemps), Epilogue.

Suivi notamment par une ballade comme avant dernier morceau qui laissa par terre un auditoire subjugué.

Victor Gould au piano, avec ce toucher et cette délicatesse hors pair, Vincente Archer au groove redoutable, lourd et ancré au sol, Allan Mednard à la batterie, toujours sur la brèche, violent, relançant sans cesse à une vitesse époustouflante, et la clef de voûte de cet ensemble, celle qui lui donne cette couleur tout particulièrement moderne : la vibraphoniste Chien Chien Lu, produisant de ses mailloches un flot ininterrompu aux éclats cristallins, doublant efficacement les basses, prolongeant avec délectation les thèmes développés par le pianiste, ouvrant de larges espaces par un accompagnement secondant celui du piano en se substituant parfois à lui, à la manière non pas de Bobby Hutcherson mais plutôt de Gary Burton à mon avis, avec cette maîtrise des changements de ton et des accords de passage quel que soit le tempo, cette façon de les faire exploser en quelque sorte, et cette richesse intérieure qui ne s’exprime jamais mieux que dans les ballades (mais pas que) dont elle se plaît à révéler, dans un foisonnement de variations rythmiques et mélodiques, tous les trésors cachés.

Nous n’en sommes encore pas remis.

Ont collaboré à cette chronique :

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