(38) IsèreLa Source

11/04/2019 – Stanley Clarke Band à la Source de Fontaine

Stanley claque !…

Deux semaines après avoir revu Didier Malherbe-ex Gong- on reste dans les grandes figures du jazz-rock seventies avec ce concert de Stanley Clarke et son nouveau Band. Il aura fallu courir à La Source de Fontaine (38) aux portes de Grenoble pour voir le géant de la basse sur cette tournée de quelques dates françaises. Mystère des productions, on se demande comment un tel événement n’est même pas proposé à Lyon par exemple. A contrario de son homologue Marcus Miller – qu’on adore et respecte, mais dont on va bientôt être overdosé (il sera même à… Villars-les-Dombes cet été !)- Clarke se fait bien rare. Légende vivante du jazz-fusion et monument de la basse au même titre qu’un Jaco Pastorius ou Jack Bruce, l’homme aux quarante albums en quarante-sept ans de carrière auréolée de quatre Grammy Awards fut l’un des premiers à marier conjointement basse électrique et contrebasse. Fondateur de Return To Forever en 72 avec Chick Corea et Lenny White, puis pilier du fameux trio avec Al Di Meola et Jean-Luc Ponty, ses propres albums nous ont marqué depuis l’adolescence, et notamment le mythique School Days en 76. Sans parler de ses illustres collaborations avec entre autres Quincy Jones, Stan Getz, Herbie Hancock, Stevie Wonder ou Mc Cartney. Alors bien sûr, nous étions déjà là lors de ses précédentes venues, toutes à Jazz à Vienne, avec RTF en 2008 et 2011, comme pour le concert de SMV en 2009, la sainte trinité des bassistes avec Marcus Miller et Victor Wooten (Prince). On n’allait donc pas rater cet unique rendez-vous régional, dans l’antre de La Source, archi-blindée naturellement, où l’on comptait bon nombre de musicos grenoblois, mais pas que.

Nouvelle génération en avant

On a connu plusieurs Band autour de l’illustre Stanley, mais ce dernier casting réunit le nouveau gratin du genre. Le maître se fait fort de se renouveler en collant à l’air du temps et en portant sur les fonts baptismaux les jeunes loups du moment. Pour ce « East meet West » qui fait se rencontrer Orient et Occident, il prend aussi le meilleur d’une côte à l’autre des USA. On y trouve les deux claviers de son dernier opus (The Message, 2018), avec le prodige du piano Beka Gochiashvili, Géorgien de 23 ans (qui fut lauréat du concours international de Montreux à seulement 13 ans !) et le claviériste/compositeur Cameron Graves de Los Angeles, représentant de cette nouvelle génération du jazz californien qui mêle sans complexe jazz, classique et metal, et vu aux côtés du sax qui monte Kamasi Washington. A propos d’Orient, Clarke s’est attaché les services du nouveau ponte des tablas Salar Nader, d’origine afghane et installé à San Francisco, redoutable percussionniste qui mêle ses frappes à celles du batteur fou Shariq Tucker, 27 ans, prodige venu du Bronx qui a fait ses classes chez Alicia Keys, Dr.Dre et Eminem. Un bûcheron habitué à percer ses peaux et fracasser ses cymbales (!) et qui remplace depuis l’an dernier le non moins fabuleux Mike Mitchell. Enfin, autre recrue  de talent hors-norme, le violoniste Evan Garr (33 ans) de Detroit, habitué à jouer avec Al Di Meola et Larry Graham, excusez du peu…

Dans le vif du sujet

Alors là, pas de préliminaires ! A peine arrivé sur scène, le Band attaque pied au plancher. Ça joue vite, fort, ça claque et c’est implacable. Physique athlétique de grand costaud encore svelte pour ses 68 ans, typiquement américain en jean-sweat avec Nike aux pieds et casquette de base-ball sur la tête (fini la choucroute afro et jacksonienne des seventies…) le boss trône au centre et semble distribuer la parole aux jeunes disciples qui l’entourent. Et ils ne vont pas se priver de la prendre avec volubilité ! Vérifié sur la set-list, le titre s’appelle India mais on ne trouve pas son origine. On pourrait fermer les yeux, la signature Stanley Clarke saute aux oreilles tant le son unique du bassiste est reconnaissable entre tous, avec cette légendaire rondeur métallique et fracassante. Avec sa stature et ses grandes paluches, l’instrument semble un jouet dans les mains du monsieur. Et toujours ces fameuses harmoniques qui étincellent. Aux drums, Shariq Tucker a quelque chose de Paco Sery jeune, mais un super Paco qui mettrait le très très gros paquet, d’emblée. Avec son violon, Evan Garr se substitue au leader, sans archet d’abord et juste avec les doigts pour lui répondre par mimétisme. Mais quand il reprend l’archet, comment ne pas penser au son de Jean-Luc Ponty (qui dit d’ailleurs à son propos qu’il sera son digne successeur quand il prendra sa retraite…). Suit Pork Pie Hat de Charlie Mingus, d’une intensité inouïe avec une basse vraiment très (trop) forte et toujours cette batterie qui fait déjà des solos dignes d’une fin de concert. Vient alors Loopsy Lu tiré du second album de Stanley Clarke en 76, où le géant s’assied pour enfourcher sa contrebasse tout en gardant le même fameux son notamment quand il slappe. On est bien là dans le jazz-rock fusion des années 70 et, surtout venant du piano, le morceau se teinte de couleurs typiquement latino. Une nouvelle intro se focalise sur les tablas de Salar Nader qui, entre le son de ses peaux et ses « ablutions » vocales nous ferait vraiment jurer que Trilok Gurtu est parmi nous ce soir. Et ça va durer dix minutes pour clore la première heure du show. Vous aimez ça ? Alors le batteur va prendre le relais pour encore cinq bonnes minutes de solo. Nous voilà sur Black Narcissus, encore un morceau de 76 (décidément !) une reprise du sax Joe Henderson. Premier voire seul apaisement du set où les nappes de claviers de Cameron Graves vont le mettre à son tour sous la lumière.

Impros et étirements

Le propre du jazz en live, c’est naturellement de faire place aux impros et chacun, Clarke en tête, ne s’en priveront pas, au point de nous perdre dans le déroulé formel des titres. Qu’importe, la musique prime et nous sommes très copieusement servis. On devrait avoir honte de le dire, mais comme pour toutes les bonnes choses et malgré notre gourmandise, il faut savoir modération garder pour ne pas virer à l’indigestion. On en est pas là mais tout de même, je ne serai pas le seul ce soir à trouver que ça fait un peu beaucoup. Certes le concert est vraiment généreux (deux heures agrémentées d’un bonus de dix minutes en rappel) mais quand même.  On peut par ailleurs s’étonner qu’aucun titre du tout dernier opus n’a été joué. Outre les longues et régulières digressions de Clarke sur sa contrebasse, le batteur qui nous a déjà asséné trois grands solos va nous en resservir un quatrième ! Ça sent la fin et pourtant que nenni, voilà que le percussionniste remet encore le couvert pour dix minutes. Au final (on serait presque tenté de dire « Enfin »…) on est quasi épuisé d’avoir tant  et tant reçu, à l’inverse de ces faramineux musiciens insatiables qui eux semblent frais comme des gardons. On peut donc les remercier pour cette profusion partageuse  de très haut niveau et le plaisir évident que chacun de nous a pu ressentir lors de ce rendez-vous exceptionnel. Il n’empêche que la prestation gagnerait sans doute à être resserrée, mais ce n’est jamais que mon propre avis, apparemment quelque peu partagé.

Ont collaboré à cette chronique :

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