(01) AinLa Tannerie

19/04/2019 – Sarah McCoy à La Tannerie

Le blues de la rédemption

En découvrant Sarah McCoy seule sur scène lors du dernier Rhino en octobre, la première chose qui nous avait frappés, c’était la dichotomie entre les présupposés véhiculés par son personnage et la réalité de l’artiste une fois posée devant son piano. Ne pas se fier aux apparences donc. Bien sûr, le look interpelle. Forte corpulence sanglée de noir, dreadlocks violacés, piercings et tatouages colorés, la chanteuse originaire de Caroline du Sud a longtemps cultivé l’image d’une exubérante diva destroy, ogresse fellinienne imposant théâtralement son style mi-punk mi-gothique avec la force déferlante d’un ouragan. Voilà pour la forme. Le fond quant à lui n’a rien d’exagéré, brute réalité d’une vie qui ne l’a en rien épargnée. Sarah avait quinze ans quand son père est mort d’un cancer et la cohabitation avec sa mère, une ancienne nonne d’origine irlandaise, achoppera sur les excès de bigoterie de celle qui finira par la mettre dehors. Elle a à peine vingt ans quand elle prend la route, punkette à chien qui durant deux ans sillonnera quarante-quatre états de la vaste Amérique en camionnette. Une vie de hobo (vagabonde) digne d’un road-trip romanesque avec son lot de galères, de violence, de drogue et d’alcool. Mais côté musique, celle qui avait étudié le piano classique avant de trouver dans le métal un exutoire à son adolescence fracassée, s’initie au blues qui va révéler sa vraie stature. En se posant à la Nouvelle-Orléans où elle deviendra l’attraction du célèbre club Pussy Cat, Sarah McCoy stupéfie par son potentiel. A elle seule, elle semble condenser le meilleur de Janis Joplin, de Billie Holliday, de Bessie Smith et, plus proche de nous, de l’éphémère Amy Winehouse. Le tout mâtiné d’un Tom Waits pour la déglingue et de Kurt Weill côté piano.

La lumière de l’espérance

On était donc content de retrouver le « phénomène » cette fois sur la scène de la Tannerie de Bourg-en-Bresse qui, malgré les vacances, affichait une jauge pleinement garnie en ce vendredi de Pâques. Et de confirmer encore le ressenti de la fois précédente. Oui, la dame qui en impose toujours autant au premier regard s’est toutefois métamorphosée dans la forme, plus calme et plus sobre que le profane pourrait s’attendre. Pas de doute, l’ogresse a un cœur tendre. La gouaille est canaille pour narrer avec un brin de cabotinage la noirceur de son univers, entre deux verres de vin rouge servis à même le piano, bouteille au pied. Déroulant ses états d’âme, son talent de conteuse capte d’emblée l’attention d’un public suspendu à ses mots portés par une voix aux mille nuances et un doigté pianistique qui surligne sans emphase chaque émotion. Il faut dire que la communication est grandement facilitée par le fait qu’elle parle très bien le français, permettant ainsi de situer précisément chaque sujet évoqué, comme on ouvrirait une page du livre de sa vie. Du Boogieman croquemitaine de ses cauchemars au Ugly Dog qui évoque les moqueries sur son physique vécues à l’école, de The death of a Blackbird l’oiseau blessé auquel elle se compare, à la sublime Mamma’s Song déchirante chanson où elle écrit à sa mère –souvent citée d’ailleurs- en reconnaissant ses torts ( je suis le monstre, je suis la bête…) et cherchant à se faire pardonner ses frasques (Oh dear Mamma, pries for me) en lui demandant de prier pour elle, ses complaintes cafardeuses sont paradoxalement irradiées d’une lumière d’espérance, bénéfique et rédemptrice. Loin des chapelles et du gospel choir, son blues de blanc(he) n’évoque pas God à tout va, le vécu concret suffisant à se substituer au spirituel.

Une leçon de vie

Oui, ce qui frappe vraiment chez Sarah McCoy c’est bien cette attitude terrienne, détachée, cette tragi-comédie évoquée avec autodérision, l’humour du désespoir en forme d’étendard quand chaque chanson est présentée ou ponctuée d’un rire tonitruant, sardonique ou sarcastique. Car dans cet océan de noirceur crépusculaire, on rit souvent avec Sarah McCoy. Au fil de son Long Way Home, il y a toujours au bout un rai de lumière. Ce n’est sans doute pas un hasard si, à l’ultime rappel, la chanteuse nous offre une millième version de Summertime. Mais un Summertime qui, venant d’elle, déclame un message plus que jamais pertinent : It’s a new day, it’s a new life for me, and I’m feeling good !… Installée désormais à Paris, connaissant la reconnaissance et le succès avec son premier album « Blood Siren » paru en début d’année chez Deutsche Grammophon (un événement puisqu’elle est la première signature blues-jazz du prestigieux label classique) et distribué par Blue Note, Sarah McCoy vit sa résurrection en affichant clairement son bonheur à une époque où l’on nous somme de « positiver », de savoir « rebondir » et de faire preuve de « résilience ». En cette veille de Pâques, son blues de la rédemption sonne comme une formidable leçon de vie.

 

Merci à Claude Vanryssel et Lionel Deleage du Photo Club Bressan pour leurs photos.

Ont collaboré à cette chronique :

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