chronique de CD

21/04/2019 – Joyeux Packs ! (tas de beaux œufs, tu sais…)

Joyeux Packs ! (tas de beaux œufs, tu sais…)

 

Dans la profusion habituelle des sorties d’albums, petite sélection éclectique, subjective et forcément non-exhaustive de ce printemps 2019. Joyeux packs à tous, et bonne écoute !

 

BONEY FIELDS « Bump City » (Socadisc)

Bon d’accord, ce nouvel album est sorti en novembre dernier mais il est encore temps d’annoncer la bonne nouvelle. Tous ceux qui ont pu voir en live (Jazz à Vienne, Rhino, A Vaulx Jazz) Boney Fields, le trompettiste de Chicago avec son band savent combien on a ici affaire à une tornade volcanique. Avec « Bump City », il imagine une ville où l’on ferait la fête et danserait jusqu’au bout de la nuit. Un condensé d’énergie multiforme, délectable mélange de blues, R&B, funk, New-Orleans, mais cette fois délibérément plus rock ! D’ailleurs, l’intro donne tout de suite le ton avec le titre éponyme qui envoie du gros bois avec la guitare quasi hard de Jo Champ et un refrain appuyé ad lib par la rythmique de Zou à la basse et Julien Audigier à la batterie, et les deux autres pupitres de la section cuivres avec Nadège Dumas au sax ténor et Pierre Chabrel au trombone. Sadie qui suit, toujours enflammé par les chorus de guitare, développe un groove irrépressible pour un funk-rock pétulant qui rappelle le Burning Chicago des années 90, le premier groupe du sieur Boney. Avec la reprise de Ying Yang de Steve Miller, on pense d’emblée aux JB Horn’s et à Maceo Parker, agrémenté de l’harmonica déchirant de Charles Pasi en guest (également sur Bow Legs). Une tachycardie toute brownienne pareillement développée sur Ain’t giving up on you un peu plus loin.  Feeling propose une petite accalmie, magnifique ballade feutrée et slowly où Boney Fields montre qu’il est aussi un très bon chanteur-charmeur. Plus jazzy, Around the Corner fait la part belle aux cuivres tendance New-Orleans et au piano tenu par Rachid Guissous. Mais le funk-rock et le R&B reprennent vite le dessus sur You burn me up, encore une tuerie à base de basse claquante, de clavier au son orgue Hammond, et bien sûr cette section cuivres qui lorgne vers Tower of Power. Bow legs est radicalement boogie-blues, non sans nous rappeler un Sweet home Chicago. Blues encore mais plus funky, le bien nommé I got the Blues offre de rigolotes variations vocales où Boney donne toute l’amplitude de son chant, avant More, un disco-funk hyper dansant porté par une trompette enjouée. Pour conclure, Ride to the City offre une relecture vingt ans après de ce morceau tiré de son premier album « Hard Work », pour un funk-R&B là encore dans l’esprit de Maceo Parker. Si Boney Fields est présenté comme « le chaînon manquant entre Lucky Peterson, James Cotton et Trombone Shorty », la tonalité positive et l’ambiance très électrique de ce nouvel opus nous prouve s’il en était encore besoin, toute l’efficacité d’un grand performer très solidement entouré.

THOMAS KAHN « Slideback » (Flower Coast / Differ’ant)

On reste dans le blues et le R&B avec la nu-soul du jeune clermontois Thomas Kahn, auteur-compositeur, chanteur-guitariste que certains ont pu entrevoir en 2015 dans l’équipe de Mika sur The Voice 4. Brève exposition médiatique pour un artiste plutôt versé dans l’underground mais qui aura permis de faire connaître la voix rauque, puissante et généreuse du garçon à casquette. Depuis, il a su mener son chemin avec au compteur près de 200 concerts et deux EP préfigurant son premier « vrai » album « Slideback » qui vient de paraître. Très introspectif sur le fond, il accroche par la forme musicale qui donne le plein aperçu de son talent. Si ses grandes références vont vers l’époque Motown des sixties (Ray Charles, Nina Simone..) on pense vite à Otis Redding en l’écoutant –même s’il est souvent comparé à un Charlie Winston- tellement le grain écorché du fervent Thomas Kahn semble idéalement façonné pour ce type de répertoire. Influence black-music et univers ancré dans le gospel de la Nouvelle-Orleans (déchirant hommage sur Go back Home), sa soul éclectique (Blame & Regret) se teinte parfois de la puissance du rock ou, jeune génération oblige- développe aussi des beats hip-hop-electro du meilleur effet comme sur son très accrocheur premier single Twinkling Star qui ouvre l’album. Un jeune talent à suivre de près et que l’on retrouvera d’ailleurs, en compagnie de ses deux acolytes Martin Domas aux claviers et Baptiste Onzon aux drums, lors du prochain RhinoJazzs en octobre à Saint-Etienne.

TRIO CORRENTE « Tem que Ser Azul » (Abeat Records / UVM)

Paulo Paulelli (basse), Edu Ribeiro (batterie) et Fabio Torres (piano) sont reconnus comme faisant partie des plus grands musiciens de leur génération et leur Trio Corrente, fondé il y’a déjà dix-huit ans à Sao Paulo, figure parmi les plus prospères du Brésil en matière de jazz instrumental, primé aux Grammy Awards 2014 et vainqueur du Latin Grammy Awards dans la catégorie Meilleur album de jazz latino. Leur sixième opus « Tem que Ser Azul » enregistré à Milan et qui vient de paraître fin mars est plus que jamais à l’image de ce groupe à la fois ancré dans la tradition afro-américaine -et notamment dans le samba-jazz des sixties- et résolument placé dans la mouvance du jazz contemporain. Lyrisme, finesse, précision virtuose, tout est là pour époustoufler l’auditeur féru aussi bien de base classique que de rythmes brésiliens, qu’il s’agisse de bossa, de samba ou des fameux choros. Dès l’intro avec Amor Até O Fim on apprécie la légèreté du toucher du pianiste épaulé par la rythmique aux fluctuations groovy, produites par le son de la double-basse et les fulgurantes accélérations  des drums. Après une samba déroulée de façon complexe puis un autre titre au jeu étourdissant de vitesse, voilà un peu d’apaisement sur Retrato Em Branco E Preto dont le thème rappelle aisément le tube planétaire Girl from Ipanema. Finesse et élégance prévalent tout au long du reste de l’album, notamment sur  Jobim  Passeando Em Rivera dévolu à Carlos Jobim avant Baiao Do Salomao qui clôture ce bel hommage à tous les grands maîtres de la musique brésilienne.

VIRGINIE DAIDE « Dream Jobim » (DSY / L’autre Distribution)

On reste pleinement dans la musique brésilienne et spécifiquement chez le père de la bossa Carlos Jobim avec ce « Dream Jobim » qui sera dans les bacs fin mai, proposé par la saxophoniste toulousaine Virginie Daïdé après avoir déjà abordé le genre dans son précédent album « De Todo Lado » avec Léo Cruz. Un voyage qui se poursuit donc cette fois en septet avec en guest-star la trompette et le bugle de l’américain Tom Harell, icône des seventies et sideman de luxe (Horace Silver, Bill Evans, Gillespie, Charlie Haden…. et une trentaine d’albums en leader). Pour la saxophoniste (ténor et baryton) qui a rencontré de nombreux musiciens caribéens et brésiliens lors de tournées, la formule septet permet une belle unité et une pluralité de sensations, tout en donnant une nouvelle puissance à la musique de Jobim dont les mélodies intemporelles sont ici honorées avec six reprises auxquelles s’ajoutent deux compos de son cru (dont le titre éponyme qui va clore le disque). Piochant dans le vaste répertoire du maître carioca, elle ouvre avec le cultissime Vivo Sonhando livré dans une version de très belle fraîcheur comme sur Samba Nao e Brinquedo un peu plus loin. Sur Choro on notera l’élégance classique du violoncelle jouée par Agnès Vesterman. On aime le swing qui se dégage au fil de cet album lumineux (ne pas se fier à la pochette bizarrement kitsch avec une photo plutôt ringarde…) où l’on retrouve sa fidèle guitariste aux doigts précieux Léonida Fava, Pierre-Olivier Gonin au sax baryton, Luca Fattorini à la contrebasse, et le multi-carte Donald Kontomanou à la batterie habituellement fougueux mais qui ici fait montre de toute la retenue nécessaire.

YOUN SUN NAH « Immersion » (Warner / Arts Music)

Décidément, quelle productivité ! A peine est-on remis de son magnifique « She Moves On » paru en 2017 et que l’on a pu apprécier au Rhino dans la foulée, voilà que l’attachante diva remet déjà le couvert, avec toujours autant de pertinence créative. Avec ce dixième album en dix-huit ans de carrière, Youn Sun Nah amorce un nouveau virage dans son parcours puisqu’après quatre livraisons chez ACT elle signe chez Warner et s’entoure d’une nouvelle équipe de haute volée. Avec le génial Clément Ducol (Camille, Christophe, Mélody Gardot…) à la réalisation et aux (sublimes) arrangements, qui est aussi un costaud multi-instrumentiste (ici au piano, à la guitare, au marimba et aux percussions), épaulé par Pierre-François Dufour au violoncelle et à la batterie (étonnante duplicité !). Avec «Immersion» qui s’est écrit en studio dans des conditions live et mixé par Maxime Le Guil (Morrisey, Radiohead), l’incroyable chanteuse livre un écrin de zénitude (voir la langueur planante de Here Today ) où sa voix de soprano à la pureté profonde privilégie un certain minimalisme, qui n’exclut pas parfois des éclats fulgurants comme elle sait si bien le faire. Selon la tradition à laquelle elle nous a habitués, ce nouvel opus fait montre d’un judicieux éclectisme très inspiré, mêlant pas moins de sept reprises étonnantes et vraiment originales et six compos persos, soit treize titres au timing aussi court qu’il est efficace. Au registre des reprises donc, d’abord Isn’t it a Pity de George Harrison où la voix nous rappelle quelque part Joan Baez. Sans toi, tiré du film « Cléo de 5 à 7 » (1962) rend un hommage de circonstance, car tombant à pic, à ses deux créateurs qui viennent juste de nous quitter, Michel Legrand et Agnès Varda. Empli de mélancolie, le magnifique texte en français est bien mis en valeur par la parfaitement francophone sud-coréenne. Quelle superbe voix encore sur  Mercy, Mercy me repris à Marvin Gaye qui, entre force et douceur, dégage un charme fou. Suit God’s gonna cut you down, morceau traditionnel de blue-folk du grand Johnny Cash ici plus electro-rock et au pouvoir psychédélique, où la voix plus rageuse s’enflamme crescendo. Autre grande surprise, l’étonnante proposition du méga tube planétaire You can’t hurry Love aux antipodes des deux versions connues des Suprême puis de Phil Collins. A la sauce YSN, le hit est très ralenti et posé comme une plainte vaporeuse et scotchante. Eclectisme encore en abordant le classique via « Asturias » d’Albéniz dont Youn signe les arrangements et où sa voix cristalline mariée au violoncelle plane sur une rythmique naturellement hispanisante. Dernier emprunt en clôture d’album, voilà une ixième version de l’incontournable Hallelujah de Léonard Cohen où d’aucuns diraient « Encore ?!… » s’ils n’étaient appelés à succomber devant son sublime vibrato qui lorgne vers le meilleur du gospel. Parmi les compos, In my heart en ouverture s’appuie sur des poèmes de Rûmî et offre un phrasé aérien qui frôle le mystique. The Wonder est sans doute le morceau le plus complexe  et déroutant, donc moins accrocheur. Tout à l’inverse de Mystic River  qui a  vraiment tout du hit-single par son groove entêtant et qui démontre s’il en était besoin que Youn est une grande chanteuse pop. En tout cas, on a déjà hâte de retrouver ce nouveau répertoire en live, puisque la dame sera bientôt en concert par chez nous le 13 mai prochain à l’Auditorium de Lyon. Comme d’hab’ immanquable !

AKPÉMOTION « Migrations 2 » (Great Winds / Muséa Records)

Trois ans après « Migrations 1 » AkpéMotion signe la suite de cette aventure voulue comme un témoignage de solidarité et d’humanité envers tous ceux qui fuient leur pays dans l’espoir d’un monde meilleur. Thème brûlant d’actualité, qu’on adhère ou pas au fond engagé et forcément politique du sujet, parlons ici uniquement de musique, et en la matière c’est une totale réussite. Empruntant au jazz, au rock et à la world music, le groupe emmené par le trompettiste-bugliste Alain Brunet (entre mille autres vies, fondateur du festival drômois Parfum de Jazz) nous offre l’un des meilleurs disques de ce printemps qui ravira particulièrement les fans de Miles Davis période électrique. Car à la sublime trompette de Brunet s’ajoutent trois fabuleux musiciens qui contribuent à créer l’ambiance addictive de cet opus nourri de la vision singulière du percussionniste et peintre-plasticien Pascal Bouterin. Coloriste du rythme qui travaille ses peaux seulement aux balais, il est épaulé par le jeune guitariste Jean Gros, un climatiste aussi à l’aise dans le rock, le jazz, l’afro-beat et les musiques mandingues. Enfin à la basse, on trouve ici le Cubain Luis Manresa (remplacé pour la scène par le non moins prodigieux Mike Armoogum qui a fait ses classes chez Touré Kunda). Le quartet de base est rejoint par plusieurs invités, la chanteuse antillaise Cathy Renoir, les Américains Houston (rappeur), Paul Garrett (trompettiste) et le narrateur californien Prince Lawsha, qui chacun apporte sa pierre à cet édifice collectif. Dès l’intro avec Agbalépédo  toute en éclats de superbes harmoniques, l’africanité est posée par la voix de Cathy Renoir. NYC Calling offre un superbe african-blues dont les ambiances electro-lounge mériteraient de figurer sur les meilleures compils de zen-music. Planant, tout comme Marmotte migrante qui suit et porté par le tricot de basse au son digne d’un Stanley Clarke. Avec Greg’s House très actuel par son esthétique electro-hip-hop, la trompette lorgne vers Truffaz et la basse vers Marcus Miller, tandis que  Mer de glace revient aux racines davisiennes avec guitare et batterie qui s’inscrivent dans celles du jazz-rock. Sur Magyd, la guitare jouée avec un archet sonne comme un violoncelle et, après une intro ensorcelante, la progression rythmique très appuyée se fait crescendo avec des relents de rock progressif. Ici, la trompette rappelle plutôt Ibrahim Maalouf. Bad News (rien à voir bien sûr avec Moon Martin !…) mêle magnifiquement la voix de Houston à une trompette chantante et une guitare teintée de Lee Ritenour. Enfin  Clo  comme clôture de l’album revient de manière capiteuse et ténébreuse vers le fameux Tutu de Miles. A peine fini, on n’a qu’une envie : appuyer sur replay et replonger en boucle dans cet univers sonore hanté et envoûtant. Un très gros coup de cœur, à découvrir d’urgence dans les bacs dès le 15 mai prochain.

Ont collaboré à cette chronique :

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