(69) RhôneAuditorium de Lyon

13/05/2019 – Youn Sun Nah à l’Auditorium de Lyon

Immersion fatale
(dans la bulle de Youn)

On disait récemment dans ces colonnes combien le nouvel album de Youn Sun Nah s’apparentait à un écrin de zénitude. Une sensation pleinement ressentie en live lors de ce concert lyonnais, même si la bulle avait la dimension imposante de l’Auditorium garni de plus de deux mille spectateurs. Tous plongés en « Immersion » dans l’intimité dégagée par un « simple » trio qui n’a rien d’un format économique tant l’apport des deux merveilleux musiciens qui entourent la chanteuse est grand. Deux pluri-instrumentistes qui se dédoublent en permanence, le fin guitariste Tomer Miernowski étant également au piano, et l’incontournable contrebassiste du jazz français Rémi Vignolo nous révélant son pareil talent à tenir la batterie. Mieux, ce dernier étant capable -comme ce fut le cas pour Isn’t it a Pity repris à George Harrison- de jouer en même temps des balais et de la basse électrique posée sur ses genoux.

Un minimalisme habité par la musicalité

Dès les premiers titres d’intro, le minimalisme ambiant dégage une ampleur insoupçonnable. Une musicalité inouïe portée par la voix exceptionnelle de Youn Sun Nah (qui utilise avec parcimonie un looper) si bien mise en valeur, comme chacune des notes jouées d’ailleurs, par la grâce d’un superbe son réalisé en régie par Tristan Devaux assisté de Guillaume Lecointre. Un apport qui mérite d’être souligné car ce n’est pas toujours le cas lorsque des formations autres que symphoniques prennent position sur ce si vaste plateau.

Le répertoire déroule les titres du bien nommé « Immersion » fait de quelques compos et de reprises toujours inattendues, à la fois éclectiques mais savamment « crossover », qui par leur étonnante originalité contribuent à l’intérêt de la prestation. Néo-folk bien seventies pour la reprise de l’ex Beatles où la voix de Youn a parfois des intonations qui rappellent la Joan Baez de l’époque, plus nerveuse et hispanisante  sur celle d’Albeniz (Asturias) où Miernowski tient une fiévreuse rythmique flamenca, avant un titre plus jazzy qui monte crescendo tandis que la chanteuse se lâche dans un scat aux aigus percutants où ses vocalises hallucinantes vont tutoyer les anges. Un vrai festival de notes  pleines et soignées, comme encore dans cette longue intro de Vignolo à la contrebasse travaillant délicatement ses cordes pour un duo  où les mots précis viennent se lover. On se laisse emporter alors que la guitare -électrique cette fois- de Miernowski toute en reverb vaporeuse nous entête, avant qu’elle sorte les griffes sur des riffs  de plus en plus rock face au tempo imposée par la batterie. Youn y dévoile avec le plaisir qu’on lui connaît sa facette plus rageuse, comme on ferait rugir les chevaux d’un moteur de course. Et Dieu sait si la demoiselle en a encore très largement sous le capot, sous ses touchants airs de petite fille réservée, à la voix enfantine et timide quand elle s’excuserait presque d’être devant nous.

Diva divine

Diva malgré elle, combinant simplicité et sensualité comme sur cet Invincible porté par un piano délicat et d’impressionnants chorus de contrebasse, qui nous cueille dans une écoute quasi religieuse. Bien au chaud dans la bulle, dans le cocon qu’elle nous a tissé avec la patiente de l’araignée, on frôle la volupté sur l’un de mes morceaux fétiches, sa sublissime version du Mercy, Mercy me emprunté au non moins sexual singer Marvin Gaye. Peu de choses pourtant, quelques nappes aériennes de clavier, une voix samplée, mais le tout suffisamment habité pour y entrer avec frissons. En quelques gestes des mains – son seul jeu de scène finalement- la magicienne nous extirpe de cette hypnose extatique avec de solides arguments.

Un solo de batterie de Vignolo annonce la couleur avec un gros travail de drumming sur le premier titre rock de ce répertoire, avec des vocaux percussifs et martiaux que Youn lâche en rafale et qui feront claquer des mains tous les gradins. Une petite poussée de fièvre vite terrassée puisque voilà le tubesque Hallelujah de Cohen (ou Jeff Buckley c’est selon…). Là encore un guitare-voix où Miernowski fait dans la dentelle avec un son sublime, nous emportant l’oreille dans les vents des grandes plaines du sud US, des champs de coton d’où émane le gospel que Youn nous sert en offrande avec une ferveur non surfaite, avec simplement une l’âme et l’humilité requise. Ses tenues de notes jusqu’à leur crépuscule nous auront mis les poils en l’air et une larme aux bords des yeux.

Touché au cœur, tout autant par l’hommage non calculé à deux figures majeures disparues dernièrement et successivement, Michel Legrand et Agnès Varda, qui avaient composé la chanson Sans toi en 62 pour la BO du film culte « Cléo de 5 à 7 » et que Youn venait fortuitement de reprendre sur son album. De circonstance donc, où l’on redécouvre pleinement la force et l’émotion de leurs mots, portés avec une diction absolument parfaite par la chanteuse sud-coréenne qui maîtrise si bien les subtilités de la langue française. Une « Précision » qui vaut pour la basse électrique du même nom sur laquelle Vignolo tricote des chorus chantants en écho à la guitare qui fait de même. Mais l’heure est au dernier morceau pour nous secouer  avec la reprise de Johnny Cash God’s Gonna Cut You Down où la mutine s’amuse encore à s’énerver sur un tempo bien electro- rock qui vire au punk.

Sous l’ovation du public très enthousiaste, elle proposera – selon la même recette judicieuse- un autre méga hit gardé en réserve, le fameux You can’t Hurry Love des Suprême repopularisé ensuite par Phil Collins. Avec Youn, tout en en gardant la fameuse mélodie, voilà encore une élégante balade folk-jazz, où le ralenti donne une toute autre écoute de la rengaine convenue. Enfin pour la route, elle nous quitte sur un très court morceau à la super rythmique, aussi sec qu’il est efficace.

Voilà un concert d’une qualité musicale totale, et encore une fois parce que le son –tout du moins au premier balcon – était prodigieux et a contribué à magnifier ce trio « immersif ».

Michel Clavel

 


 

 

Vous êtes-vous déjà postés tout en haut du deuxième balcon de l’auditorium de Lyon ?

La vue est prenante et englobe l’ensemble du gigantesque vaisseau qui vibre irrémédiablement à chaque représentation. Des salves d’applaudissements, quasi systématiques, qui s’auto entretiennent, enflent, et qui ont pu faire dire au philosophe Alain qu’aller au concert, gentiment, en respectant les codes et les bonnes manières, représentait le comble de l’hypocrisie. Trop d’empathie et de consensus est soit le signe du génie artistique, soit la marque d’une défaillance collective ou d’un leurre.

Je ne dis pas que la chanteuse You Sun Nah trompe son monde et ne présente pas tous les atouts de l’artiste accomplie et exceptionnelle : une voix étonnante, souple, féline, exubérante, qui passe de mélodies à peine susurrées à des débordements punk avec la même énergie.

Seulement on peut avoir une voix de rêve et ne dégager aucune émotion.  J’ai, au fil des morceaux, courts, tenter de trouver une cohérence, un attrait, une mélodie reconnaissable si ce n’est re chantable, une once de swing, je n’ai trouvé que du bricolage. Pauvreté des arrangements, monotonie des airs, une surenchère de moyens, autant techniques qu’humains (un piano à peine joué, un synthé qui sature, un guitariste uniquement convaincant dans le folk blues, un contrebassiste génial, mais plus du tout quand il passe à la batterie), pour un rendu fade et sans saveur.

Cela m’a rappelé, toute proportion gardée, ce concert d’un guitariste génial, dont je tairai le nom car je le porte aux nues, et que j’avais entendu en duo avec une chanteuse au bar de la la Tour Rose de Lyon. On aurait dit un vendredi soir dans un camping au bord de la mer, une musique pour ambiancer les estivants.

Du gâchis, à mon goût, ce concert de You Sun Nah. Pendant que « ça passait », je me prenais à rêver : et si tous les groupes que j’affectionne, et il y en a à la pelle, tellement la scène jazz regorge de créativité, pouvaient se payer, ne serait ce que le temps d’un morceau, cette scène de l’auditorium, et jouer à guichet fermé ! Là, je comprendrais que le public les ovationne, je me joindrais à l’engouement quasi frénétique d’un public ravi et conquis. Ce soir-là, j’étais plutôt du côté des grincheux et des incroyants.

 

Laurent Brun

 

[NdlR : ce lundi soir nous avions deux chroniqueurs dans la salle, leurs avis divergeants il nous a semblé important de publier les deux chroniques]

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