(38) Isère

18/05/2019 – Conférence sur Bill Frisell par Serge Lazarevitch, conservatoire Hector Berlioz, Bourgoin Jallieu

J’imagine que le guitariste Serge Lazarevitch ne s’est pas fait prier longtemps pour accepter la proposition du conservatoire de Bourgoin Jallieu de mener une conférence sur Bill Frisell.

A mon sens, pour trois raisons : la première parce que Bill Frisell est un ami. Il parle en connaissance de cause. Il connaît non seulement l’œuvre mais l’homme, ce qui aide. La deuxième raison est qu’en tant que pédagogue, en résidence cette année à Bourgoin, et connaissant son désir de partage auprès des élèves, il ne pouvait que voir là une façon d’illustrer ses cours et de prolonger son enseignement. Enfin et c’est une des raisons majeures, c’est que je vois dans le jeu de Serge Lazarevitch tout l’apport « Frisellien ». En 2000, le même conservatoire le recevait pour qu’il propose son répertoire à un big band monté pour l’occasion, dont je faisais partie. J’avais pu apprécier déjà l’étendue de son talent de soliste et de compositeur. Les parcours des deux musiciens, même s’ils ne se ressemblent pas, ont des points communs dans l’approche instrumentale et orchestrale.

Revenons à Bill Frisell. Il est né en 1951. Cette date a sans doute son importance, car il est de la génération des Pat Metheny et Mike Stern. Il arrive juste après McLaughlin. Ce dernier, adulé par le public pour son jeu hyper rapide et ses incursions dans le jazz rock n’est pas du goût de Bill Frisell, même si celui-ci s’est essayé au rock. Il a d’ailleurs une solide formation, comme tout musicien collégien qui s’essaye à la musique, il pratiquait à l’époque la clarinette, le saxophone et la batterie, dans les school band. Intéressé par le jazz et la guitare, il prend des cours avec Jim Hall. C’est l’opposé de McLaughlin, un jeu tout en nuance qui laisse de la place, qui respire, qui fait entendre l’harmonie sans forcer, juste la substantifique moelle. La délicatesse contre à robustesse. Son attirance pour les cuivres l’aide à trouver son style, épuré.

Serge Lazarevitch n’est pas avare en extraits sonores, au contraire, chaque moment musical le touche. Les premiers enregistrements de Bill laissent entendre toute l’influence des maîtres du jazz qui se sont succédés, de Wes Montgomery à Jim Hall, en passant par Thelonious Monk pour ses placements rythmiques atypiques). Jeu sur une grosse caisse de guitare, mais avec déjà cette singularité dans les traits, le son, le toucher et les respirations. Viennent ensuite les premiers enregistrements chez ECM, avec le contrebassiste Eberhard Weber et le saxophoniste Jan Garbarek, puis en solo, qui le révèlent progressivement comme compositeur et touche à tout. Le son s’est petit à petit éloigné des canons esthétiques de la guitare jazz feutrée pour laisser place à une étendue et une palette sonore riche de toutes les nouvelles technologies dont il tire parti. Un son, que Bill travaille à la main, avec ses pédales et ses synthés. Il adopte des guitares plus rock (sa SG de chez Gibson traîne toujours, une Klein, sans tête, plus moderne). Ses morceaux sont des patchwork rythmiques et mélodiques, mêlant toutes les influences musicales qui ont pour lui la même valeur : rock, jazz, folk, country, musique improvisée, musique contemporaine, musique populaire américaine. Il a une vision orchestrale. En 1983 sort l’album In Line. Le premier morceau est un enchevêtrement de parties guitares, certaines répétitives, d’autres plus mélodiques. Il amorce son style définitif et révèle son monde interne intense. Puis, avec le trio (le bassiste Kermit Driscoll et le batteur Joey Barron) il enregistre les plus belles plages de la maison ECM (à écouter le morceau qui suit, through out). C’est un modèle du genre, car plus que la réunion de trois génies, c’est avant tout un tout organique où chacun est dans une posture égale de propositions et d’écoute, dans un rapport permanent à l’espace ouvert. Bill Frisell déploie des trésors d’inventivité, en terme harmoniques et sonores. Sans doute un des trios de guitare qui a le plus compté avec celui de Pat Metheny, Pastorius et Moses. Il poursuit avec l’album Lookout for hope en 1988 (à écouter le morceau devenu un classique, strange meeting).

Le trio de Bill Frisell va prendre son envol et le faire connaître d’un plus large public.

Par la suite, avec sesTelecasters de chez Fender qu’il customise, il arpente le milieu musical dans ce qu’il a de plus éclectique : il a constitué il y a quelques années un trio, sans basse, avec le saxophoniste Joe Lovano et batteur Paul Motian. Ce dernier, disparu aujourd’hui, le rejoignait par l’esthétique minimaliste qu’il déployait. Un large extrait d’un film consacré à ce trio nous les montre au Village Vanguard, avec cette joie vissée, qui grandit de jour en jour, de jouer et d’être en phase.

Bill Frisell s’est consacré également à la musique de films (à voir The great Flood, 2012, avec Ron Miles à la trompette, ou encore sa participation à des films d’animation de l’artiste excentrique Jim Woodring), au ciné concert (Musique pour Buster Keaton), musique autour de photographies (« The disfarmer project », portraits d’une Amérique du début du vingtième siècle, avec Greg Leisz à la pedal steel guitare).

Ses collaborations sont nombreuses à l’image de l’ouverture qui le caractérise. (A écouter notamment le dernier disque de Charles Lloyd, Vanished Gardens, à écouter et voir également l’ensemble de sa collaboration avec le multi instrumentiste et compositeur John Zorn, du grand art).

Au fil de la conférence se dessine le portrait d’un homme investi, concerné par son époque, curieux également de l’histoire des États Unis et de sa ruralité. Son débit vocal ressemble à sa façon de jouer de la guitare, posé, réfléchi. Je ne sais pas s’il faut en faire un intellectuel, sans doute par la curiosité qu’il affiche. Il écrit de la musique tous les jours, comme un écrivain rivé à ses textes et à son bureau. Il compte en tout cas dans le paysage du jazz. Les amateurs érudits n’auront peut-être pas été totalement convaincus par ce que je viens d’écrire et resteront sur leur faim. Ce n’est pas la faute de Serge Lazarevitch qui aurait souhaité continuer, mais deux heures s’étaient écoulées et il fallait stopper. Comme dans toute formation, c’est à chacun de poursuivre. Je n’ai qu’un regret, qui ne concerne que moi, mais que je vous le dis, c’est de ne pas avoir participé à ce projet de l’année avec Serge Lazarevitch. Je connaissais pourtant une partie des morceaux que j’ai pu entendre dans les différentes auditions des ateliers du deuxième et troisième cycle. J’aurais pu m’y recoller. Et puis forcément, à travers l’enseignement de Serge, c’est un peu de Bill qui passe, et réciproquement. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’aller vous procurer dare-dare les disques de ces deux artistes.

 

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