(38) IsèreJazz à Vienne

28/06/2019 – Camille, Sandra Nkaké, Raphaël Lemonnier & Raphaël Imbert. Frères humains

Sandra Nkaké & Camille. Crayon noir & Posca sur Kraft.

Parmi les flamboyances de l’automne, j’ai toujours été fasciné par l’explosion du plaqueminier. Bien sûr, il a dans le brasier d’octobre ces longues feuilles sanguines souples et indolentes sur lesquelles les branches ébène se dessinent comme une esquisse au fusain. Mais il faut attendre encore un peu, que la forêt s’éteigne. Il reste alors sur le squelette des ramures ces étranges fruits d’or, des grappes entières de kakis suspendus comme autant de lanternes chinoises, dernières veilleuses à l’approche de l’hiver, et qui rythment le paysage d’étonnants gibets.

« Les arbres du Sud portent un fruit étrange » (1), chantait Billie Holiday dans la pénombre du Café Society.

Raphaël Imbert. Crayon noir & Posca sur Kraft

La scène obscure du théâtre antique s’éclaire d’orange lucioles tandis qu’entrent les artistes du soir, une compagnie de marcheurs portant dans son silence le fracas de la mémoire. Up above my Head (2) – Au-dessus de ma tête – aurait pu n’être qu’une évocation folklorique de la naissance de la musique afro-américaine. Mais le pianiste Raphaël Lemonnier s’est gardé des sirènes de la sensiblerie en préférant la force à la violence, l’incarnation à la représentation. Incarnation d’humanité que cette troupe hétéroclite: Camille, la vibrante femme-enfant, et Sandra Nkaké, bouleversante de puissance contenue, en sont la voix. Deux âges de la femme, deux âges d’une humanité qui n’en finit pas de trimer. À leurs côtés, l’autre invité du pianiste – le saxophoniste Raphaël Imbert – pose sa folie racinaire de doux colosse marmoréen. Le batteur Pierre-François Dufour et le contrebassiste Christophe Mink complètent cette communauté de chant et de bâton, toute d’orange vêtue, qui évoque autant l’éternité du bonze que la finitude du détenu de Guantanamo. Et ils chantent.

Raphaël Imbert. Crayon noir & Posca sur Kraft.

Ils chantent comme autour d’une tombe, de ce chant universel improvisé a capella, parce que le chant seul peut nous vider de nos pleurs.

Ils chantent comme on scande la marche, parce qu’un kilomètre de rail à poser, ça use, ça use.

Ils chantent comme lorsqu’il n’ y a plus rien à boire, et que le fond du verre est peuplé de souvenirs.

Ils chantent parce que la misère est éternelle et qu’il faut honorer nos Frères humains, ceux qui êtes passés, et ceux qui après nous vivez(3).

Et leur chant est un cri, sourd ou déchirant, que le saxophone free vient relayer de sa splendide folie, mais aussi d’une tendresse infinie, posée sur le nostalgique piano d’une nuit de solitude, ponctuée par le chuchotement compagnon d’une corde que l’on égrène.

 

Dans le théâtre, à la touffeur caniculaire du jour s’est substitué un parfum de magnolias, doux et frais, puis une odeur soudaine de chair brûlée.

 

(1)Strange Fruit. Poème réquisitoire d’Abel Meeropol  contre le lynchage des Noirs. (1937)

(2)Up above my Head, en référence au titre de gospel enregistré en 1940 par Sister Rosetta Tharpe et Marie Knight. C’est le titre du concert en création de R. Lemonnier.

(3) « Frères humains, qui après nous vivez ».  Ballade des Pendus de François Villon. (XVe siècle)

Raphaël Imbert. Crayon noir & Posca sur Kraft

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