(38) IsèreJazz à Vienne

29/06/2019 – Chassol à Jazz à Vienne

Où sont les perles.. ?

Ndlr : navrée pour tous les lecteurs qui, à la lecture du titre de cette chronique, auront Patrick Juvet  dans la tête pendant longtemps (la durée des troubles peut varier selon les lecteurs, mais ce sera toujours trop long).

Au-delà de ruiner le climat serein que vous entreteniez avec votre vous- intérieur jusqu’à l’évocation de Patrick Juvet, je vais tenter, humblement, de vous raconter l’histoire d’un concert. Que j’ai aimé, même s’il m’a dérangée.

Pourquoi était-ce dérangeant ? En hommage à Hermann Hesse (puisqu’il en sera largement question ici), tâchons d’être méthodiques. Commençons par la forme.  Je n’ai pas le sentiment d’avoir assisté à un concert, mais plutôt à un clip. Les écrans gigantesques diffusent des images et des clips vidéo en boucle, avec alternance d’esthétiques, de couleurs, d’objets… Pour ceux qui voudraient se faire une idée : imaginez une pub Benetton© avec le quota des minorités représentées, mixée à un spot Apple© (« ne passez pas à côté de l’essentiel, achetez le nouveau téléphone super cher qui vous permettra de filmer Enzo qui mange une glace devant un coucher de soleil »). Passe encore pour le côté «esthétiquement et politiquement convenu ».  Mais filer à ce point la métaphore du jeu (les images et vidéos étant toutes, d’une manière ou d’une autre, liée à l’idée de jeu), c’est quand même un peu triste (pourquoi Chassol s’inflige-t-il ce qu’un prof de latin subit devant une classe de quatrièmes rivés à leurs smartphones.. ?) et un peu insultant (pourquoi nous imposer cette impression pénible et gênante d’être pris pour une plèbe imbécile.. ?). La réponse est dans la question : parce que le supposé lien avec Le Jeu des perles de verre n’est pas évident. Il faut l’exposer. Au risque de maladroitement le marteler. 

Ce qui nous amène au fond : le lien avec l’œuvre d’Hermann Hesse. Je m’autorise ici une parenthèse personnelle, dans la mesure où elle ne me paraît pas tout à fait inutile : on ne badine pas avec Le Jeu des perles de verre. J’ai d’abord lu Le Loup des steppes, qui m’a conquise. Avant d’enchaîner avec Knulp, Narcisse et Goldlmund, pour enfin m’attaquer aux quelques quatre cents pages du sacro-saint Das Glasperlenspiel. Au point de l’offrir à ma compagne 10 ans plus tard, pour ne plus être seule à savoir que le Génie existait quelque part. (Je ne lui ai offert que deux livres : Le Jeu des perles de verre et un autre, dont je ne manquerai pas de vous parler si un artiste du festival a un jour l’idée enchanteresse de revisiter Le supplice des week-ends… A bon entendeur.) Pour résumer en quelques mots, dans Le Jeu des perles de verre (pour ceux qui auraient la chance de ne l’avoir pas encore lu), la musique a une place non seulement centrale, mais structurelle. L’œuvre est la mise en abîme de l’Utopie qu’elle représente. Hesse décrit une musique qui, comme l’œuvre qui l’expose, se veut savante et élitiste. L’œuvre de Hesse, comme le lieu dans laquelle elle se situe, est volontairement (et essentiellement) inaccessible. N’est pas prix Nobel de littérature qui veut. Et c’est là que le bât blesse… la musique de Chassol est comme les images qui défilent derrière eux : convenue et facile, de l’ordre du divertissement davantage que du génie. Tout va dans le sens de la facilité, tout est très accessible : certes c’est entraînant, dynamique et flatteur pour la novice que je suis, mais sans être experte en musicologie, je n’ai pas la sensation d’avoir entendu un jazz révolutionnaire. Les samples sont simples et répétés, la gestuelle, si elle est enthousiaste, est quelque peu monotome : rien ne ressemble plus à un sourire persistant qu’un autre sourire persistant. Répétés à chaque morceau, ça finit par faire beaucoup de sourires persistants.

Mais force est de constater que le sourire se propage… Si le public rechigne un peu à se laisser pénétrer aux premières chansons, rapidement il cède. Le théâtre se laisse entraîner et une foule de têtes dodeline (malgré la chaleur) avec Chassol. Certes nous ne sommes pas dupes, et nous savons que l’après Chassol ressemblera docilement à l’avant, mais tant pis, on joue le jeu… 

Et c’est là que réside le vrai rapport avec le Jeu. Pas dans les spots d’enfants rigolards dans des cours de récré, pas dans les clichés vides et les images lissées. Le jeu, c’est Chassol qui le mène. Il ne joue pas, comme le héros de Hesse, un jeu aux règles savantes et géniales, mathématiques, logiques, et poétiques. Mais il joue néanmoins, et il s’amuse. Il joue pour lui-même : le plaisir qu’il prend, s’il est simulé, tient du génie.. ! (Note : nous déclinons toute responsabilité pour les éventuelles plaisanteries graveleuses que pourrait susciter l’utilisation des termes « plaisir » et « simulé » dans la même phrase). Il joue également avec son batteur, Mathieu Edward, qu’il emmène avec lui : les regards complices et les réponses entre les deux musiciens les montrent tels deux enfants (frères, cousins, copains.. ?), heureux de partager ce moment, et insouciants de demain. Chassol joue enfin avec son public : il danse, il déploie son sourire et finit par nous l’imposer. Peut-être se joue-t-il  un peu de nous aussi, en se mettant « à notre niveau » : avec le recours à ces images faciles, à ce mode de musique divertissante, en prétendant revisiter Le Jeu des perles de verre… Et c’est peut-être ça, le génie de Chassol. Etre (ou se rendre) accessible. Partager. Sans notion d’élite, sans code mathématique, sans clé. Juste pour le Jeu.

Pour finir, je citerai la préface de l’excellent roman dont je me félicite d’avoir entamé la lecture (et que je ne saurais que trop vous recommander.. ! #placementdeproduit) : Les Whapshot, de John Cheever. La préface dit, au sujet de Cheever ce qu’on pourrait, à mon sens, transposer à Chassol : « L’auteur, dit-on, prétend avec une simplicité qui n’exclut pas la roublardise : « J’écris pour chanter mon enthousiasme, pour célébrer la vie. Raconter l’histoire d’une pomme véreuse, c’est trop simple. Je préfère raconter l’histoire d’une pomme saine ». Et la préface de poursuivre « Sous le pinceau de Cheever (Note : Chassol ?), rien n’est lourd, rien n’est expliqué. La « pomme saine » luit, recelant ses secrets ».

 

 

 

 

Ont collaboré à cette chronique :

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