(38) IsèreJazz à Vienne

29/06/2019 – GoGo Penguin à Jazz à Vienne

Une fois n’est pas coutume, le Sol lancinant de l’ouverture des GoGo Penguin ricoche sur les pierres chaudes du théâtre. Obsessionnelle, presque névrosée, cette note solitaire est répétée compulsivement pas moins de cent quatre vingt fois en l’espace des trente  premières secondes du concert. Prayer, c’est le titre de cette introduction dont l’écho résonne dans la bulle qui entoure le trio Mancunien. A Humdrum star*, (comme je vous l’expliquais déjà suite à leur concert à l’Isle d’Abeau) est une ode à l’immensité de notre galaxie jouée dans un écrin de sensibilité. Cent quatre vingt nuances d’un sol perdu dans un univers trop vaste pour lui tout seul, rejoint pendant cinq cent cinquante autres sols par d’autres notes errantes pour former un tout qui résonne encore plus fort sur des parois invisibles.

Le martellement de ces sols ne sont que sept cent trente nuances de démesure brillante, à l’image de toutes ces étoiles insignifiantes qui ont déjà disparues lorsque l’on en saisit l’éclat. GoGo Penguin tient dans ses notes la démence propre du génie et répète en boucle sa prière sur le chapelet d’une musique percutante.  

Penché sur son instrument, chaque musicien se concentre à faire sonner chaque note en harmonie avec celles de l’autre, comme pour ne plus se sentir seul dans cet univers trop vaste. Et alors tout se met à graviter autour d’une même étoile, aussi insignifiante soit-elle.

La puissance du jeu s’adapte à la grandeur du théâtre et en plein air, contrairement au même concert dans une petite salle, c’est comme si la musique du trio tentait de s’échapper du carcan de la scène pour aller explorer cet univers nouveau et ces milliards d’autres « humdrum stars » qui parsèment le ciel juste au-dessus. Devenu presque accessible. 

Pourtant, sept cent trente sols c’est si peu pour tant d’étoiles. Et le trio rattrape ses notes au vol dans un tourbillon infernal, un tourbillon à l’image du non-sens que sont ces sept cent trente sols contre les quelques deux cent cinquante milliards d’étoiles de la voie lactée.

GoGo Penguin, c’est l’acharnement un peu fou du génie qui s’entête à nous démontrer une fois de plus notre propre insignifiance à travers sa musique. Une démonstration par l’absurde avec ces sept cent trente nuances de sol-itude jetées gracieusement à la figure d’un public qui profite, sans y faire vraiment attention, d’un toit d’étoiles bien plus grand encore que celle que représente le trio pour ses propres notes. Insignifiante mais signifiée pas moins de sept cent trente fois par un sol persistant dans cette prière qui n’a rien de monotone et où chaque sol, noyé dans un tourbillon d’autres sols a un grain unique, une nuance bien à lui, une force qui lui est propre et le distingue des autres. Solitaire maillon d’un tout. 

Il faut sept cent trente nuances de sols pour comprendre que GoGo Penguin nous prouve que chaque note jouée est belle à la fois dans son unicité et dans l’ensemble qu’elle complète. Et alors cette prière me rappelle un psaume qui disait: « Dieu compta les étoiles et leur donna à chacune un nom. »

 

*étoile insignifiante

Ont collaboré à cette chronique :

X