(38) IsèreJazz à Vienne

04/07/2019 – Snarky Puppy. L’Hydre fertile.

Snarky Puppy. Crayon noir & Posca sur kraft

Notre mythologie regorge de monstres improbables, créés par des méchants dieux, et combattus par des gentils héros. Cerbère, Minotaure, Gorgone, Chimère, Méduse, Sphinx, Cyclope et autres Centaures, tout ce que la Terre des Fantasme porte d’étrange est source de terreur et de fascination. Nous y transférons nos peurs et nos délires, mais aussi notre crainte de la différence, celle de l’autre et la nôtre. L’Hydre de Lerne fait partie de ces gardiens prodigieux qu’il faut détruire, parce qu’ils interdisent le passage. Il y a fort à parier qu’à l’origine du mythe se cache une intention plus prosaïque du champion: s’approprier le bien d’autrui ou un pouvoir extraordinaire. Défendant l’accès d’un royaume récalcitrant, une tour de garde abritant d’habiles archers se métamorphose alors en dragon malfaisant. Chaque fois qu’un archer est remplacé, deux prennent sa place et si l’on coupe une tête, il en repousse deux nouvelles. Quand on veut tuer un chien, on dit qu’il a la rage. Mais du point de vue du résistant, c’est l’héroïsme qui devient légendaire! Je reconnais volontiers que l’image de la vie qui résiste et se multiplie m’est plus séduisante que celle du super-guerrier. La taille du rosier stimule sa floraison, celle de la vigne garantit la vendange.

 

C’est ce qu’ont bien compris les membres du collectif Snarky Puppy, cette géométrie variable qui s’enrichit de chaque nouvel arrivant, chaque nouvelle branche musicale venant fertiliser un tronc porteur, un jazz-électro puissant baignant dans un magma de groove funky. En constante migration, leur musique se colore de celle des invités du moment, capable d’intégrer le folk comme le gospel, le classique comme l’ethnique, avec en terrain racinaire une écriture ciselée par le bassiste Michal League et portée par la fantastique section de cuivres.

Face à ce constant tourbillon – la scène est leur lieu de prédilection – la surabondance n’est jamais loin, et la lassitude qui en suivrait. Mais ils savent tailler dans la créature monstrueuse qu’ils libèrent, jouant d’un art de la rupture bienvenu qui ouvre à chaque fois une nouvelle respiration. Sur le moignon encore mouillé de sève, le solo d’un instrument vient fleurir en douceur et prend le temps de la pousse. Nourrissant son envol, le reste de la formation pulse en sourdine d’une intarissable vitalité. Tout semble piaffer de jeunesse: la savante polyrythmie de l’impeccable section rythmique, les nappes harmoniques enivrantes des claviers, les subtils riffs de basse, tout pousse à l’explosion. Et lorsqu’elle vient, un nouveau monstre est né, une nouvelle créature musicale inclassable.

Heureux esprit de la rencontre, heureux amour de l’imprévisible, heureuse primauté de la communion. Heureuse Hydre fertile.

Ont collaboré à cette chronique :

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