(38) IsèreJazz à Vienne

05/07/19 – Neue Grafik Ensemble au Jazz Mix

Un corps au service de l’esprit

S’il y avait bien UN concert qu’il ne fallait pas rater ce soir, c’était lui. C’était fort, charnel, et beau.

Ce qui frappe en premier, dans Neue Grafik Ensemble, c’est le corps. Leur corps à chacun, d’abord. Il y a bien sûr Neue Grafik, au piano. Il faut le voir, vraiment.. Son corps est celui d’un basketteur de NBA, imposant, meneur, il prend de la place. Il peine à rester assis, il saute et danse sur son siège, il regarde ses musiciens avec l’air possédé. Son corps est une prison qui l’oblige à rester concentré devant son piano quand il voudrait bondir. Ses mouvements sont presque sexuels, charnels : il donne des coups de reins, ses mains martèlent le clavier avec toute la violence d’un corps frustré d’être assis. Violence soulignée par l’appropriation des codes vestimentaires « de la rue », qui le placent du côté de l’instant, du mouvement, du vivant.
En face, il y a le trompettiste, qui remplace Emma-Jean Thackray (ndlr : j’ignore son nom. Mais l’idée du trompettiste anonyme lui correspond bien. Je m’en accommode volontiers). J’utilise à dessein l’expression « en face », car les deux fonctionnent ensemble : le corps du trompettiste est  le yin du yang Neue Grafik. Il est gauche, mal à l’aise, voûté, honteux de la vie qui le réchauffe et le fait transpirer, honteux au point de s’éponger  convulsivement avec une serviette blanche, qui contraste avec sa tenue discrète d’homme qui se voudrait invisible. On l’entend pourtant, jouer prodigieusement,  remplir l’espace confiné de tout son souffle… Sa présence est partout, et si je devais conserver une seule image mentale, un seul souvenir, ce serait Lui (à défaut de nom, accordons-lui une Majuscule..). Le corps est parcouru de tics : il repousse nerveusement une mèche de cheveux, il remue les pieds, frustré d’être debout devant nous, cruels, qui nous délectons de sa souffrance.
Et en parallèle de ce couple « Neue Grafik / trompettiste », il y a le duo, non moins complémentaire, « Matt Gedrych (basse) / Dougal Taylor (batterie) ». Le bassiste est, par essence, bien dans sa peau. Pieds nus, il s’ancre dans l’instant. Il incarne ce que ni Neue Grafik, ni le trompettiste ne parviennent à atteindre : la paix. Il est stable, joue tête haute, hoche la tête et frappe du pied, sans tics, sans convulsions, sans frustration. En miroir, Dougal Taylor à la batterie : en opposition au bassiste, le batteur a constamment la tête baissée. Il ne semble pas torturé, simplement concentré : il s’agite vivement et maltraite sa batterie, en tenant son visage à vingt centimètres des percussions qu’il frappe, à peine visible derrière son instrument. Le batteur et le bassiste forment le « squelette » d’une structure corporelle globale que constitue l’ensemble des quatre musiciens. Les bases que posent les membres du binôme secondaire (basse/batterie), tant par leur rapport à leur corps que par l’usage qu’ils font de leur instrument, forment la clé de voûte sur laquelle s’appuie le binôme principal Neue Grafik / trompettiste. A eux quatre, ils questionnent l’humanité, en ce qu’elle a de sensible et de raisonné.

Neue Grafik va plus loin dans l’exploration de sa propre humanité. S’il est difficile (comprendre : impossible) de résoudre les problématiques métaphysiques liées à l’incarnation de l’âme dans le corps, il est, pour Neue Grafik Ensemble, de l’ordre du devoir moral que d’engager son âme dans la vie et dans le Monde. Ainsi, il est question d’humanité, encore, dans les sujets abordés. Si la musique de Neue Grafik Ensemble est une musique du corps, c’est aussi (et peut-être surtout ?) une musique de l’esprit. Un bel esprit, qui plus est. Neue Grafik prend la parole pour expliquer son engagement et son soutien à la famille Traoré, suite au décès d’Adama Traoré, dans ce qui pourrait être une bavure policière, en 2016. L’affaire est encore en cours, et n’a de cesse de rebondir : il n’est pas question pour Neue Grafik d’y apporter une réponse, mais de se positionner comme musicien engagé, tant dans la lutte contre le racisme, que dans la lutte sociale (il mentionne les gilets jaunes, sans trop dissimuler sa position.. !).

Pour conclure simplement : Neue Grafik Ensemble méritent d’être non seulement vus et écoutés, mais également entendus… ! Bravo à eux, pour avoir enchanté ma soirée.

Ont collaboré à cette chronique :

X