(38) IsèreJazz à Vienne

06/07/2019 – Ibeyi & Erik Truffaz puis Charlie Winston à Jazz à Vienne

Ibeyi & Erik Truffaz, Le Dîner de Cons

Si je devais définir en un mot ce que j’ai ressenti, je dirais « tristesse ».

Avant toute chose, je voulais vous raconter une histoire (véridique), que m’a racontée le boss de Jazz-Rhone-Alpes.com, Pascal Derathé, une heure avant le concert. Pascal, toutes mes excuses pour déflorer ce pan de ta vie privée, mais la résonnance avec Ibeyi est si forte, que je ne peux y résister. Pascal a un frère jumeau. Il nous raconte avec un plaisir qu’il a du mal à dissimuler, comment ils ont fait une bonne blague aux amis de son frère, en inversant les rôles… Il s’est fait passer pour son jumeau, et a réussi à tenir ¾ d’heure en les bernant : eux pensaient avoir affaire au deuxième jumeau, qui était naturellement « dans le coup ». Il est entré dans la pièce quarante cinq minutes plus tard, et ses amis ont compris que le jumeau à qui ils parlaient depuis presque une heure n’était pas « le bon ». Pascal en rit encore. Sacrés frangins.

Puis vient le concert d’Ibeyi. Ibeyi monte sur scène, et commence à jouer. Elles sont venues natures (comprendre : en tenue de peintre en bâtiment, style Mario Bros… encore une histoire de frangins). Erik Truffaz entre en scène à son tour et on commence à voir le système qu’Ibeyi va (sûrement involontairement) mettre en place : un dîner de six mille cons. Six mille cons plus Truffaz, le François Pignon d’Ibeyi.

Truffaz est brillant : son jeu est humble et émouvant. Il est généreux, il s’offre à nous, et nous le lui rendons. Les applaudissements sont à la hauteur de ce qui les suscite : de l’ordre du partage de l’instant, de l’ordre de la promesse inconditionnelle.  Les jumelles jouent entre elles et se regardent sans cesse. Elles se sourient, elles se touchent même, elles sont ensemble. Il cherche à s’intégrer dans ce duo (auto ?) suffisant, et se déplace sur scène pour se mettre près d’elles, en vain. Elles continuent seules, à filer la métaphore de la gémellité. Pour aider les cons que nous sommes à comprendre qui est qui, elles nous donnent des pistes : la jumelle dominante (qui prend la parole en minaudant entre chaque morceau) a les cheveux libres ; la crinière de la dominée est contrainte.

Vient ensuite un discours sur le féminisme, particulièrement convenu : oui l’oppression c’est mal, oui, c’est Michelle Obama qui l’a dit. CQFD. Il faut s’aimer et se respecter les uns les autres, peu importe les sexes et les différences. Le mépris n’est pas qu’une question de genres manifestement, à en juger par la manière dont elles traitent Eric Truffaz et nous avec lui. La chanson en espagnol est tout simplement navrante : après s’être positionnées contre les stéréotypes misogynes, les voilà qui font précisément ce qu’elles prétendent combattre : la jumelle dominée ouvre sa tenue de chantier pour se dépoitrailler, et présente à la foule atterrée son derrière frétillant. On entend Simone de Beauvoir sangloter dans l’au-delà, et on commence à se demander si Ibeyi ne se moque pas un peu de nous. J’avais espéré (naïvement) qu’elles utiliseraient leur gémellité complice pour amener une réflexion plus fine vers l’amour « entre soi ». Sans avoir BAC + 15 en Gender studies, il me semble que le terrain était fertile. On aurait pu suggérer l’homosexualité, et de fait l’homophobie, le questionnement du genre, vers un féminisme décloisonné, etc. Mais ça aurait supposé parler du Monde, et c’est précisément ce qu’Ibeyi ne fait pas. Ibeyi parle d’Ibeyi, regarde Ibeyi, aime Ibeyi, et se fout du Monde et de ses contradictions. Ibeyi se fout du Monde et de Nous tous. Ibeyi est un trou noir qui aspire tout en son sein : la matière, la passion, les révoltes, le partage, l’humain, la vie, l’amour : rien ne ressort jamais d’Ibeyi.

Et c’est là que ça devient plus triste encore : Ibeyi essaye d’échapper à elle-même. Elles essayent de nous aimer, de nous faire participer, à maintes et maintes reprises. Ça sonne comme un appel au secours. Sauvez-nous de notre reflet dévorant, chantez avec nous. Ne nous laissez pas seule avec l’Autre. Mais on n’attire pas les mouches avec du vinaigre : le public n’accroche pas. On n’y croit pas. Elles sont trop fortes entre elles, on ne trouve pas notre place dans ce binôme mortifère. Alors on fait le minimum, on répond à leurs harangues avec complaisance, on dit « ha » à demie voix quand elles nous le demandent. On dit « ho » sans conviction quand elles l’exigent. On les laisse seules dans leur trou noir. Quand on invite six mille cons à dîner, faut pas s’attendre à ce qu’ils fassent la vaisselle.

Naomi Diaz: voix, percussions, cajon, batas pads ; Lisa-Kaindé Diaz: voix, claviers ; Erik Truffaz: trompette

 

Charlie Winston, Surprise Party

Charlie aime les beaux chapeaux et les blagues auto-dérisoires. Il aime les costumes à rayures et faire la fête. Bref, Charlie aime la vie (et sa maman qui vient le voir à chaque concert).

Charlie pète le feu, il saute il danse, il joue avec son chapeau et ses musiciens. Bref, Charlie aime la scène (et sa maman ne l’oublions pas !).

Du coup Charlie ambiance le théâtre en deux temps et trois relevés de chapeau sans avoir à s’égosiller plus que ça. Non, le jeune homme se contente de chanter ses tubes comme Like a Hobo avec un sourire enjôleur et  l’énergie d’un groupe électrogène de 40 kW. Maintenant, il lui suffit de claquer dans les doigts et le public se lève pour en faire de même. Un nouveau sourire. Plus le public s’embrase et plus Charlie s’extasie… Car le public aime faire la fête aussi !

Les morceaux sont rythmés et tout le monde connait les paroles. Dans les gradins, on se dit que ça serait bien de participer un peu à cette fiesta en tapant des mains. C’est sympa aussi, de taper des mains en fredonnant un air qui nous revient.

Charlie est aux anges, il a depuis belle lurette troqué son chapeau pour sautiller librement sur la batterie ou sur l’ampli de ses camarades, et puis il sourit. Il rit même. C’est une belle fête que lui fait le théâtre  pour l’occasion !

Il devra même calmer les ardeurs de ce public impatient qui chante déjà à tue-tête Kick the Bucket en glissant un « ahhh les français » pour calmer la foule et faire redescendre le niveau sonore pour un duo digne de ce nom avec les spectateurs (et sa maman !).

Charlie ne s’arrête plus, il s’empare d’un néon en guise de fanion et se jette dans la fosse pour y saluer ces gens venus faire la fête avec lui. On imagine presque la chenille qui redémarre alors qu’il est déjà temps de remonter sur scène. Mais il se fait tard et comme toute bonne fête, le couvre-feu doit être respecté. Non pas que Cendrillon risque d’y perdre sa chaussure mais plutôt que ça doit fatiguer, de sauter autant tout en s’égosillant ! Pourtant, c’est un rappel à rallonge qui s’installe dans le théâtre et ce bon vieux Charlie n’a qu’une envie, c’est d’escalader en courant chaque marche de pierre pour atteindre le point culminant de l’édifice, là où les gens vont s’installer pour profiter du coucher du soleil… Et pendant que les copains musiciens jouent, Charlie se balade et trinque avec tout le théâtre comme l’hôte idéal qu’il a décidé d’être.
Mais ce n’est que lorsqu’un énième rappel se termine qu’il reviendra nous donner la clé de cette grande fête, en concluant la soirée par un « joyeux anniversaire François » de circonstance. Et oui, c’est pas tous les jours l’anniversaire de l’ingé lumières !

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