(38) IsèreJazz à Vienne

06/07/2019 – Ibeyi. Pluie et superstition à Jazz à Vienne

Eric Truffaz, Lisa-Kaïndé & Naomi Diaz. Crayon noir & Posca sur kraft

Nous aimons les signes. Ces petits hasards dont on dit qu’ils n’en sont pas, et qui pallient à notre indécision. Particulièrement lorsque le hasard fait bien les choses. C’est notre petite part de gentille superstition, notre droit à l’irrationnel et à la mauvaise foi. J’avoue user de ce subterfuge lorsque la météo est incertaine. Pleuvra? Pleuvra pas? La pluie, même fine, m’est synonyme de chômage technique: le papier n’est pas hydro-compatible! Je guette donc l’orage avec un espoir très différent selon le niveau de fatigue, la proposition musicale ou les distractions de tout genre qui ne manquent pas de survenir pendant les quinze jours que dure le festival. L’orage qui s’est abattu lors du concert d’Ibeyi aurait donc légitimé mon absence. La suite m’a donné tort.

 

Il y avait bien l’orage, mais loin de perturber le concert des jumelles DiazLisa-Kaïndé et Naomi – il a participé de manière stupéfiante de la magie de leur mise en scène. J’avais déjà pu apprécier leur musique incantatoire, mélange sans concession de voix envoûtantes et de percussions. Le spectaculaire jeu de lumière qui accompagne leur show en est aussi un acteur majeur; le décor fait partie intégrante de leur musique, comme les indispensables grigris de tout rituel surnaturel. Mais la nature originelle, ce soir-là, a supplanté son ersatz, transfigurant la scène en une évocation de doux cataclysme, reléguant les machines à fumée au rang de pétard mouillés. À force d’invoquer les forces supérieures, les apprenties-sorcières auront sans doute dérangé quelque dieu ancien, Zeus ou Shangô, son jumeau Yoruba (1). Au milieu de cette cérémonie inopinée, la trompette d’Éric Truffaz sonne d’outre-tombe, portée par la silhouette ascétique du musicien. Son phrasé quasi-mystique n’a jamais eu si belle place. Et soudain, dans ce concert surprenant, le ciel se déchire, zébré d’un éclair surnaturel qui traverse l’horizon tout entier. Magnifiée par les projecteurs, la pluie semble d’or, ensemençant les jumelles Danaés (2). Dieu maudisse ma paresse: il aurait été dommage de manquer ce miracle-là!

 

(1) Shangô – qu’évoquent les jumelles franco-cubaines – ou Chango en Amérique latine, est la divinité de la foudre et du tonnerre dans la religion Yoruba, grande ethnie d’Afrique.

 

(2) Dans la mythologie grecque, Zeus se transforme en pluie d’or pour pénétrer dans la tour qui emprisonne Danaé. De leur union naîtra Persée.

Ont collaboré à cette chronique :

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