(38) IsèreJazz à Vienne

09/07/2019 – Paul Jarret & Diana Krall chercheurs et fantômes

Diana Krall & Paul Jarret. Chercheurs et fantômes

 

Julien Pontvianne, Paul Jarret & Jozef Dumoulin

Qui saurait blâmer les Wilis? Figures pathétiques de la mythologie slave, ces belles promises n’ont pas vécu leur jour de noces, la mort les privant à jamais du bal tant attendu. Incapables de trouver le repos, elles reviennent chercher leur fiancé, enjôleuses et fatales, pour l’entraîner dans leur danse, jusqu’à l’épuisement. Triste sort, pour l’un comme pour l’autre, d’un amour qui a loupé le coche.

Triste sort que celui des noces manquées de Diana Krall et de son public. Le soir de notre premier rendez-vous au théâtre antique de Vienne,  il y a plus de dix ans, c’était une fiancée pétulante, généreuse, insaisissable, surprenante de fraicheur et de maturité. Le vieux crooner Tony Benett qui passait après elle sur la scène avait eu bien du mal à succéder à cette jeunesse-là. Mais le mariage avec la Wili n’a pas eu lieu. La belle chanteuse est toujours là, voix envoûtante, élégant jeu de piano . Mais il n’y a aucune communion. Inconsciente du lien qui s’est rompu, elle hante le parquet d’un bal perdu, tournoyant seule dans ce qu’elle croit être un pas de deux. L’amour ne résiste pas à l’indifférence. Rejoindre la vie demande de s’engager.

De l’engagement, le guitariste Paul Jarret n’en manque certes pas, et pour donner corps à sa musique singulière, il s’entoure de compagnons tout aussi atypiques. Le batteur Jim Black, le claviériste Jozef Dumoulin et le saxophoniste Julien Pontvianne sont de cette même veine expérimentale, tirant parti jusqu’aux viscères des possibilités de l’instrument, en constante recherche de la limite autour des compositions  épurées de Jarret. Mais si l’esthétique, pour étrange qu’elle soit, peut séduire par sa beauté fantôme, cette formation d’opportunité semble avoir du mal à trouver sa lumière, entraînant le public dans une errance troublante, curieuses limbes de chevaliers errants. Il leur faut encore sortir de l’ombre.

L’ombre, la jeune Luan Pommier l’a pour compagne. Mais la pianiste guadeloupéenne n’en a cure. Jérôme Beaulieu, son professeur ces jours-ci, s’en émerveille:

« De tous les élèves de l’académie, c’est elle qui a tout compris à la musique. Elle écoute, elle ressent, elle mémorise en profondeur quand les autres sont encore accrochés au texte. Je me demande bien ce que je vais pouvoir lui apprendre. »

L’aveugle joue sans partition. C’est aussi sa chance. Pour bien jazzer, il faut savoir écouter. Pour bien chercher, il faut savoir se perdre, sortir de l’ombre rassurante, aller vers les autres.

En musique comme ailleurs, nul n’est une île en soi.

Ont collaboré à cette chronique :

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