(38) IsèreJazz à Vienne

13/07/2019 – All Night jazz. L’heure bleue…

All Night jazz. L’heure bleue.

Jérôme Ciosi, Thomas Dutronc & Rocky Gresset

Je vous parle d’une heure que les lève-tard ne peuvent pas connaître. Et pourtant, elle m’est compagne depuis tant d’années! Je dis compagne car elle a la rondeur de l’épaule, juste à la naissance de la poitrine, là où le parfum de la nuit prend les senteurs d’herbes et de rosée. Puis, avant de disparaître pour un jour, elle vous frôle de sa chevelure et vous confie au proche soleil avec cette ultime caresse et le chant complice des oiseaux. Le ciel, alors, est d’un bleu profond, presqu’indigo, plus sombre que le clair azur, enrubanné par le parfum des fleurs qui s’appellent dans un dernier frémissement nocturne. Dans ma tasse, mon petit noir se cambre en une ultime arabesque bleue, mêlant à ce magique éphémère l’arôme enjôleur du café grillé. Il est cinq heure. Le monde m’appartient.

J’aime plus Paris, chante Thomas Dutronc, au cœur d’un swing manouche qui dit: restons fous! Car il n’y a aucune nostalgie dans son constat, aucune Bohême perdue, aucune sublime mélancolie. Il fait danser la scène avec ses potes comme une bande de fêtards qui ne veulent pas quitter la noce. Rocky Gresset a des doigts de feu, Pierre Blanchard en arrache les crins de son archet, quelques heureux spectateurs ont sauté sur l’estrade et dansent devant le combo avec l’insouciance des vivants. Au-dessus d’eux, le ciel s’est embrasé, laissant aux spectateurs les plus haut perchés le privilège d’un dernier vol sur l’horizon. Last Flight Over Horizon, c’est le titre de l’hommage que rendent Lada Obradovic et David Tixier aux victimes d’Istanbul (1). Avec cet art accompli de l’extrême nuance, du tintinnabulement du glockenspiel à la violence du blast, cet effet de souffle qui me gonfle le diaphragme, presque silencieux, comme l’instant suspendu qui s’est abattu sur l’atoll de Bikini (2), paradis perdu à la cause nucléaire qui sera, bien malgré lui, récupéré par les marchands de sable et de farniente. Chez le duo franco-croate, aucun pessimisme pourtant, mais la volonté (3) de donner de l’intelligence, de l’épaisseur, dans une musique profonde et ciselée, de celles qui appellent au sommeil conscient, lorsque le silence de la nuit ouvre l’esprit et fait taire le tumulte. Entre le flamboiement du crépuscule et la tendresse de l’aube, le festival déroule sa All Night Jazz, une nuit sur la terre de tous les jazz, jusqu’au jour prochain. J’ai rangé mon carnet. Il ne reste presque rien de mon crayon, la longueur d’un mégot complice qui s’efface dans la brume de mon café. Je ferme les yeux. Vienne s’éveille.

David Tixier. Crayon noir & Posca sur Kraft

 

(1) Le 28 juin 2016, un attentat à l’aéroport Atatürk d’Istanbul en Turquie fait 45 morts. le pianiste David Tixier et la batteuse Lada Obradovic étaient dans la ville pour y donner un concert.

(2) Cet atoll des Îles Marshall sera à partir du 1er juillet 1946 le théâtre d’essai de l’arme atomique par les USA.

(3) « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » (Romain Rolland , 1866-1944. Prix Nobel de Littérature)

Ont collaboré à cette chronique :

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