(38) IsèreJazz à Vienne

13/07/2019 – Anomalie au Théâtre Antique

Anomalie : la claque bienveillante

 

Dans une famille de mon entourage se perpétue une tradition curieuse qui consiste pour le père de famille à gifler son enfant la veille de sa majorité, et de proférer pour seule explication la formule « c’est pour toutes les bêtises que tu as faites et que je n’ai pas vues, et pour toutes celles que tu feras et que je ne verrai pas ». (Ndlr : à cet égard, nous informons notre aimable lectorat que la loi anti  « violences éducatives ordinaires »  vient d’être définitivement adoptée par le Parlement).

Anomalie, c’est l’arroseur arrosé. C’est l’enfant qui gifle son père. C’est la jeunesse qui réveille le Vieux Monde. Ces quatre petits jeunes incarnent la jeunesse dans tout ce qu’elle a de frais, d’impertinent, et de prometteur. Et qu’on se le dise, on avait bien besoin d’une claque de nouveauté pour se réveiller un peu.. !

Nicolas Dupuis (jeune pianiste québécois à la tête du projet Anomalie), sous des airs de jouvenceau à peine tombé du nid, en impose avec un jeu virtuose : de formation classique, puis jazz et soul, il a plus d’un accord derrière lui.. ! Il a ce petit côté agaçant des jeunes gens dont l’habileté nous confronte à une cruelle évidence : on n’est plus dans le coup.. ! Comme ces gamins qui nous narguent en pianotant des SMS sur leur smartphone à une vitesse effrénée (quand nous nous échinons avec le seul index de notre main droite pour de piètres résultats), Nicolas Dupuis fait glisser ses doigts sur le clavier sans même le regarder, arborant un sourire on ne peut moins angoissé.. ! Le même sourire insolent auquel doivent faire face les parents d’enfants doués qui jouent à la console la veille du BAC, quand eux enchaînent verveine et Xanax pour vaincre l’anxiété.. !

Ça swingue, ça sautille, c’est mélodieux, c’est techniquement implacable : le jeune prodige et ses trois camarades (Alexis Elina aux claviers, Gabriel Lamarre à la basse, et Jérémie Essiambre à la batterie) nous emmènent dans l’intimité de leur jeu. On se croirait dans une chambre d’ados des 80’s : le synthé sautillant évoque le générique d’un Sonic ou d’un Zelda, (qu’Anomalie est du reste trop jeune pour avoir connu dans leur version d’origine.. !). A noter que l’énergie se passe de démonstration : Anomalie nous conquiert sans excentricité : le show est simple, les tenues vestimentaires, la gestuelle, les expressions : tout est accessible. Anomalie ne fait pas de cinéma, ils font de la musique.

Et quelle musique.. ! Si on considère qu’une anomalie, c’est ce qui n’est pas « normal », alors le projet porte bien son nom. La musique d’Anomalie sort du cadre en mélangeant les styles : tantôt funk, tantôt jazz, tantôt variations proches du classique, tantôt exploration de l’infini électronique… Anomalie bouscule non seulement la All Night, mais les codes du jazz et de la modernité.

Alors non, je ne suis pas favorable aux violences éducatives ordinaires. En revanche, je remercie Anomalie de cette gifle de renouveau salutaire et réconfortant : ouf, la relève est assurée.

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