(69) RhôneLes Nuits de Fourvière

27/07/2019 – Richard Bona « Bona de La Frontera flamenco project » aux Nuits de Fourvière

Entrée en scène sur la pointe des pieds, mise en place en demi-cercle autour d’un large espace libre. Dress code : noir et blanc. Sourire discret, un dernier réglage. Pierre Desproges disait des Espagnols qu’ils « sont un peuple fier et ombrageux » ; Uderzo et Goscinny qu’ils « sont un peuple fier et noble ». Et c’est bien sur ce sentiment que s’ouvre le set, avec un premier morceau de flamenco pur jus. La basse se glisse sur la pointe des pieds dans le rythme fougueux et imprime une discrète couleur africaine, un peu de légèreté en contraste avec la douleur et le déchirement du cante jondo (chant profond). D’emblée, on touche à l’âme du flamenco, on touche au cœur du « Bona de La Frontera flamenco project« , en référence à Jeres de la Frontera, patrie du flamenco d’où se revendique la formation ; bien que ce projet soit une nouvelle illustration du credo musical du bassiste Richard Bona selon lequel la musique n’a pas de frontières. Comme il l’a fait avec la musique cubaine pour le projet « Mandekan Cubano », Richard Bona se fond dans la culture andalouse pour y apporter sa touche personnelle, sans la dénaturer. Pour commencer, il s’entoure de la fine fleur du flamenco contemporain : le tocador Antonio Rey à la guitare, la cantaora Mara Rey (c’est une affaire de famille) au chant, Thomas Potiron au violon, Paco Vega aux percussions et le bailaor (danseur) de la troupe Pedro Cordoba. Sans oublier les palmas, claquements de main polyrythmiques qui accompagnent le chant et la danse.

Après les présentations de rigueur, la ballade Nalla est une belle occasion de faire jouer le contraste entre la voix éraillée, poignante et rageuse de Mara Rey et la voix céleste de Richard Bona où pointent une joie de vivre et une douceur communicatives, le tout au service d’une délicieuse mélodie comme il sait si bien les faire. Les sourires sont sur toutes les têtes, sur scène et dans la fosse. C’est aussi l’occasion de chorus fascinants par leur virtuosité réservée et leurs harmonies raffinées. Puis c’est l’entrée en scène de Pedro Cordoba sur Buleria Uno (les titres ne sont pas encore choisis), dans un style qui s’inspire principalement du toreo de salon, initialement pratiqué pour l’apprentissage de la tauromachie. Spectateurs et musiciens sont hypnotisés par les pieds qui martèlent le rythme sur le sol. Tour à tour, les instruments et les voix encouragent ou défient le danseur, les doigts sont suspendus, les accords roulent, les traits de basse fusent, puis la fièvre retombe un peu pour une Rumba Uno émaillée d’un chorus basse et voix dont Richard Bona a le secret, avant de laisser l’auditoire entre les mains expertes d’Antonio Rey qui nous raconte une histoire de gitans qui balaye toute la palette des sentiments : colère, révolte, allégresse, mélancolie, tendresse ; tout passe directement de ses doigts à nos oreilles. Fragile, de Sting fait la transition pour une séance toujours magique du maître du looper, qui réussit à suspendre pour un temps la pluie qui arrose copieusement l’amphithéâtre. « On and on, rain will fall, like tears from the sky, on and on rain will say how fragile we are » (Encore et encore, la pluie va tomber, telle des larmes du ciel, encore et encore la pluie dira combien nous sommes fragiles).

Le temps d’une Buleria Dos, et c’est un Bolero, qui ressemble furieusement à Calçadão De Copacabana revisité. Sur ce morceau familier à la majeure partie du public, l’association des voix atteint des sommets ; l’intervention de Mara Rey tout en retenue et en profondeur vous ferait presque monter les larmes aux yeux, et les frissons qui nous parcourent l’échine ne sont pas dus à la pluie. Un concert de Richard Bona ne serait pas un concert de Richard Bona sans O Sen Sen Sen, dernier morceau du set avant un rappel tout en délicatesse pour un duo voix / guitare intense et apaisant. Avec l’incursion de Richard Bona dans le monde du flamenco, les ibères se font moins rudes mais ne renient pas leur âme pour autant. Olé!

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