(07) ArdècheJazz en Vivarais

10/08/2019 – Joel Forrester Sextet et Bloom Quintet à Jazz en Vivarais

Avant de passer à la chronique du concert, place à une interview croisée de Laurence Ilous (à gauche) et Mélina Tobiana (à droite) par Michel Martelli.

 

Aussi différentes que complémentaires, Laurence Ilous et Mélina Tobiana ont eu un jour la merveilleuse idée de réunir leurs talents, matérialisant cette volonté par la mise au monde de leur « bébé », Bloom. Aujourd’hui quintet, Bloom éclate aux yeux (et aux oreilles) de tous. Leur route sera belle. Retour sur cette histoire, avec deux jeunes femmes pas comme les autres…

 

Mélina Tobiana / Laurence Ilous

Bloom : Regards croisés…

 

Votre entrée dans la musique, ça se passe comment ?

Mélina Tobiana : « Mes parents sont comédiens et, si mon père a arrêté, ma mère a continué à faire de la mise en scène. J’ai chanté depuis que je suis toute petite, et j’ai eu très tôt l’opportunité de toucher à un instrument de musique. A 6/7 ans, je prenais des cours de piano. Je suis entrée au Conservatoire à Aubervilliers-La Courneuve, et puis ma mère a déménagé en Essonne, où je suis entrée dans une école de musique, jusqu’à mes 18 ans, l’année où je décide de devenir chanteuse, sans trop savoir ce que donnait ma voix, du reste. Alors, j’ai fait une école de chant-jazz, l’I.A.C.P à Paris 20, qui n’existe plus aujourd’hui. J’y ai rencontré un pianiste de jazz, Benoît Daniel, et j’ai commencé à faire des petits concerts, en duo, au travers d’un petit répertoire de standards. J’avais alors 19 ans. Et puis, grâce à Daniel, je fais la connaissance de Martin Guimbellot, avec qui je monte mon premier album, en 2015. Mais, avant ça, j’avais travaillé avec Léon Parker, un batteur de jazz américain. Il cherchait des choeurs. J’avais demandé à mon professeur de chant de l’époque, Letizia Morelli, si elle connaissait des chanteuses « sympa ». C’est comme ça que j’ai rencontré Laurence Ilous. Le projet avec Léon Parker s’est arrêté très vite, après une seule répétition, et vous imaginez que ça nous a bien frustrées. Quelques mois plus tard, Laurence me rappelait, et me disait son envie de monter un trio. Nous deux, plus une amie, Sylvia Walowski. Bloom était sur les rails… »

Laurence Ilous : « J’ai toujours été bercée par la musique afro-américaine, grâce à mon père qui était très mélomane en ce domaine. Blues, Rythm’and Blues, Jazz… J’ai fait du piano aussi, pendant 12 ans, de 8 à 20 ans. On a ça en commun avec Mélina. Et puis, à 20 ans, je me suis tournée vers le chant, en autodidacte, dans quelques groupes amateurs en gospel notamment. Je fais trois ans en école de jazz à Montpellier, où je rencontre Hervé Aknin – une rencontre déterminante, c’est lui qui a créé Celestial-Q-Tips. Pendant cette période, je participai à diverses formations, du duo au quartet, sur Montpellier, pendant sept ans. Et puis, je pars à Paris, où je fais partie de deux groupes, qui jouaient plutôt des standards. Je me suis alors perfectionnée auprès de Letizia Morelli, elle-même chanteuse de jazz et donc professeur de chant. Ma route a croisé aussi celle de Sarah Lazarus, une chanteuse de jazz américaine… Hervé, Letizia et Sarah m’ont beaucoup apporté. Hervé, pour l’harmonie, l’impro… Letizia pour la technique vocale, et Sarah pour des cours plus « pratiques » de chant…

 

Votre « association », comment naît-elle, et dans quel esprit ?

L.I : Malgré la frustration engendrée par l’échec du projet avec Léon Parker, nous y avons gagné un  « coup de foudre » amical immédiat, Mélina et moi. On avait vraiment envie de bosser ensemble et monter un groupe était pour nous une certitude…

M.T : C’est vrai. Alors, on a commencé par de petites répétitions, à trois, avec Sylvia Walowski. J’avais des compos personnelles dans mon sac, Laurence aussi. On voulait faire nos arrangements nous-mêmes, même si ça devait nous prendre du temps. Et on l’a fait, sur un répertoire à trois voix. Moi, j’avais donc déjà travaillé avec Martin Guimbellot pour mon album et, du coup, il s’est joint à nous pour nous aider. L’idée d’origine, c’était associer un instrument rythmique, des percus par exemple, et nos trois voix, qui « seraient » les instruments harmoniques, au même titre que la contrebasse de Martin. Mais pas question de piano, ou de guitare, en revanche…

L.I : Les voix devaient faire partie d’une harmonie. On ne voulait pas une soliste, et deux choristes. Les accords, nous les faisions avec nos voix. Autant la contrebasse nous plaisait, pour l’harmonique, autant la batterie était nécessaire pour la rythmique. Dans nos discussions « entre filles », c’était  cette formule qui faisait l’unanimité. Originale et intéressante. Après quelques tâtonnements, Nils Wekstein s’est imposé comme notre percussionniste. Nous avons fait une première « résidence » à cinq, en 2013, à Méréville en Essonne. Bloom, je dirai « Bloom 1 » a tourné avec Sylvia en troisième voix de 2012 à 2016. Et puis, en 2016, elle décide de quitter le groupe pour suivre une toute autre voie professionnelle. A cette époque, nous faisions déjà quelques scènes, de plus en plus importantes, comme le « JAM » à Montpellier, le « SUNSET » à Paris ou le « CRESCENT » de Mâcon… et puis nous avons fait aussi, en 2015, le concours organisé par le Crest Jazz Vocal, que nous n’avons pas remporté, mais qui nous a permis de croiser la route de Léa Castro. Léa nous a « tapé dans l’œil », humainement et vocalement. C’est pourquoi, lorsque Sylvia nous a annoncé sa volonté de quitter le groupe, nous avons immédiatement pensé à Léa pour la remplacer…

M.T : Mais nous ne voulions pas pour autant refaire entièrement un répertoire. Loïs Le Van, qui fait de super arrangements sur la région de Crest, nous avait recommandées, ici et là. Et nous avions à présent notre arrangeur, Antoine Delprat, violoniste et pianiste par ailleurs. Et aussi le compagnon de Léa, ce qui a été une aubaine pour Bloom…

L.I : L’intérêt d’avoir un arrangeur, aussi, c’est que cela nous dégageait du temps pour l’autopromotion de notre groupe, et d’avoir nous-mêmes un regard « extérieur » sur les arrangements de nos compos. Ça a été tout de même un gros changement pour nous, quant à notre fonctionnement. Mais nous avons pu passer ainsi à la vitesse supérieure. Au départ de Sylvia, Mélina et moi avons vraiment décidé, en co-leaders, de prendre notre destinée en mains, et de faire prendre à Bloom son envol. Et, visiblement, et toute humilité gardée, cela fonctionne : Bloom va crescendo, enregistre de plus en plus de dates, participe à de nombreux festivals… Mais tout cela, nous l’avons obtenu à force de travail, et d’investissement personnel…

 

Pourquoi ce nom de Bloom ?

M.T : C’est Laurence qui a trouvé ce nom. Un jour, chez Martin, la question de « comment appeler notre groupe » s’est réellement posée. Et la réponse était très compliquée !! On voulait un véritable nom de groupe. Et puis, Laurence a proposé « Bloom » et ça a paru super aux autres d’emblée…

L.I : « Bloom », ça veut dire « éclosion, floraison »… et je trouvais ça assez « poético-comique », tout en ayant un petit côté « catchy », qui accroche. Ce côté « éclosion » nous allait bien,  car nous apportions toutes des compos au groupe et, en ce qui me concerne, c’était la première fois que j’allais pouvoir les faire vivre au sein d’un groupe…

M.T : Martin, avec qui, donc, j’ai déjà travaillé, apporte aussi ses compositions au groupe. Nils, non, mais il a beaucoup d’influences de musiques cubaines ou sud-américaines, et ça s’entend bien dans certains de nos morceaux. Bloom, c’est le plaisir de chanter ensemble, de travailler ensemble. Etre seule sur scène, c’est complètement différent que d’évoluer au sein de Bloom. Je trouve ça hyper agréable de chanter à plusieurs voix, comme Laurence, et comme Léa, du reste. La polyphonie, on aime ça. Vous savez, loin de nous l’idée de révolutionner la musique. En revanche, on a tous cette réelle envie d’apporter du plaisir, au travers des divers styles de musique que l’on aborde. Du plaisir, et du partage.

L.I : Je confirme qu’il y a un côté très « jouissif » dans la polyphonie, même si ce mot peut sembler un peu fort…

 

En parlant de « mot », un, sur l’activité du groupe ?

L.I : Le 23 août 2019 restera une date importante pour Bloom, avec la sortie de son premier album « Dièse 1 ». C’est un peu la concrétisation de toute notre histoire, quand même ! Cet album sort sous le label CQFD – Celles et ceux Qu’il Faut Découvrir – un label qui appartient à Camille Dal’Zovo, qui a aussi le label « Jazz Family » qui est un peu plus connu. Notre album est distribué par « L’autre Distribution » qu’il est important de citer. On « fera » la sortie de cet album le 4 octobre prochain, aux « Ducs des Lombards » à Paris…

M.T : Cet album, c’est 12 morceaux. Cinq compos et 7 reprises, avec aussi des « invités » comme Stephan Moutot, Edouard Monnin, Octavio Anjarita et Antoine Delprat, également notre directeur artistique. L’album a été enregistré au studio Bopcity, et il a été mixé par Philippe Tessier Du Cros, un super ingé-son (Victoire du Jazz du meilleur ingé-son en 2018)

L.I : Et puis, autour de cette sortie d’album, Bloom a 18 concerts prévus sur ces trois prochains mois, août-septmbre et octobre, dont deux « sorties d’album », une à Paris, donc, et une à Lyon. Tout ça a représenté un gros boulot, pour Mélina et moi, parce que, malgré nos activités annexes, nous avons porté tout ça à bout de bras. Deux « show-cases » sont prévus aussi, et des dates commencent à tomber pour 2020. On en espère évidemment plein d’autres, pour que Bloom puisse s’asseoir définitivement dans le paysage du jazz français…

 

Et vos autres projets, pour chacune ?

M.T : En 2015, je l’ai dit, j’ai sorti un premier album avec Martin Guimbellot, mais aussi Stephan Moutot, sous le nom de « Mélina Tobiana Quintet ». Avec cette formation, je suis partie en Inde, au mois d’avril dernier, et ça m’a donné l’envie de recomposer. Donc, après la promo de ce premier « bébé » de Bloom, peut-être un second album du « M.T.Q » pour 2020 / 2021. Et puis, je suis aussi sur le projet « Nanan », dirigé par Lydie Dupuis. C’est un quintet de jazz stéphanois, qui fait des concerts pour le tout jeune public. On a fait énormément de dates avec cet ensemble, qui existe depuis 2014 et qui a déjà un album sorti à son actif, en 2015. Et puis, je continue à enchaîner les standards, avec des musiciens souvent différents, dans nombre d’endroits à Paris, de nombreux clubs de jazz…

L.I : Pour moi, c’est bien sûr Celestial-Q-Tips, un sextet « a cappella » pour lequel mon ancien professeur, Hervé Aknin, m’a rappelée en 2017 pour monter cet ensemble avec lui. On a fait quelques beaux concerts cette année, et on vient de sortir un EP – un CD 5 titres. Et puis, dans un futur proche, je vais entrer dans un troisième projet, encore un sextet vocal a cappella, sur Lyon, et sur des compositions de Loïs Le Van. Ce projet démarre juste, et on donnera de plus amples informations très bientôt, dès la rentrée 2019, je pense.

 

Outre le travail, qu’est-ce qui vous porte, toutes les deux ?

L.I : L’amitié, incontestablement. Mélina, c’est aujourd’hui ma meilleure amie. Et même si, on l’imagine, le parcours de Bloom connaît parfois de petits écueils, on s’aime tellement fort qu’on passe toujours au-dessus de tout ça. Et je crois que ça se ressent bien, dans notre musique ou dans nos prestations…

M.T : En ce qui me concerne, je ne consacrerais pas autant d’énergie à ce groupe si Laurence n’était pas là. Et on ne serait pas arrivées là où nous en sommes aujourd’hui si ce n’avait pas été un projet porté avant tout par le cœur.

L.I : Faire vivre un groupe, ce n’est pas toujours facile, et ça ne se résume certainement pas à se faire applaudir sur scène !

M.T : Il y a plein de petits trucs « ingrats » sur lesquels Laurence et moi passons beaucoup de temps, chaque semaine, depuis deux ans…

L.I : C’est vrai. On se contacte quasiment tous les jours. Par téléphone, évidemment. Mais on est un binôme super fort, à la scène comme à la ville du reste. Et il en va de même avec Léa comme avec les garçons. On est un vrai groupe, dans lequel personne en se met en avant plus qu’un autre. Je terminerai en disant que, ce premier album auto produit, je ne l’aurai pas fait sans Mélina à mes côtés…

M.T : Oui, pour moi, c’est pareil. Et pourtant, on n’a pas la même façon de travailler forcément. Mais nos deux personnalités sont très complémentaires, et je crois que c’est ce qui fait avancer Bloom aussi bien… »

Vernoux-en-Vivarais
Samedi 10 août 2019


Le concert du Joel Forrester Sextet puis de Bloom Quintet à Jazz en Vivarais

 

En amont de leur participation – plusieurs jours de suite, excusez du peu – au Festival proposé par l’association « Parfum de Jazz », le quintet Bloom s’est offert un détour en Ardèche, à Vernoux en Vivarais, à l’invitation de l’association « Jazz en Vivarais » emmenée par Robert Queruel.

Bloom, quel que soit le lieu, quelle que soit l’heure, c’est toujours scotchant. Musicalement, on le sait maintenant depuis quelques années, c’est du « professionnel », doublé d’une forte dose de charme, apportée par son trio vocal féminin, bien loin, évidemment, de jouer sur cette seule note.

Mélina Tobiana, Laurence Ilous et Léa Castro, c’est autant de différences vocales associées dans une même complémentarité, dont elles savent à la perfection jouer dès lors que l’union sacrée se reconstitue sur la scène. Et on n’oublie pas, bien sûr, les deux dernières branches de cette étoile parfaite, Martin Guimbellot à la contrebasse et Nils Wekstein aux percussions. Si on laisse de côté le cirage et la brosse, il ne reste que les commentaires de constat. Constat que la qualité est toujours au rendez-vous, dans les cordes comme dans les baguettes, et forme toujours avec une délicatesse précise le cocon qui va entourer les trois « voix ».

Bloom, en seconde partie de soirée, cela aura été la touche en feu d’artifice de cette >magnifique soirée dédiée au jazz, qui aura commencé avec le sextet de Joël Forrester. On ne fera pas l’injure de vouloir présenter Joel Forrester. Lui, on l’écoute au piano, parce que, dans ces moments-là, on ne peut pas faire grand-chose d’autre.

Joel Forrester était donc à Vernoux en version sextet, c’est-à-dire entouré de Ludovic Murat, au sax alto, de Vincent Périer au sax tenor, de François Gallix – véritable contrebasse vivante, et Yvan Oukrid derrière ses drums. Cinq musiciens sur scène, donc. Mais on a dit sextet, non ?… Ah oui, j’allais oublier « The Voice »», Emily Przeniczka. Et pourtant, difficile d’oublier Emily – dont je me refuserai toujours à vous répéter encore le nom… Lorsqu’on aligne, sur cette tessiture de voix, cinq musiciens de ce talent, on est à peu près sûr que les quatre lettres du mot « Jazz » vont briller loin dans la nuit. Et, en effet, c’est bien ce qui s’est produit, elles ont plus que brillé, servies par un sextet détonnant en première partie, qui aura joué en fin de set une composition originale de Joel Forrester, Jazz in Vivarais créée quelques jours seulement auparavant et spécialement pour l’occasion.

Bloom n’aura eu qu’à parfaire une soirée déjà bien entamée, ce qui a été fait de mains de… maîtresses.

Jazz en Vivarais aura eu, ce samedi 10 août, une pioche très heureuse et le public, très nombreux dans ce joli coin d’Ardèche, aura été conquis du début à la fin, par deux ensembles – très complices au demeurant – qui l’auront mené jusque tard dans la nuit…

Ont collaboré à cette chronique :

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