(69) RhôneMusée des Confluences

27/09/2019 – Andy Emler, piano solo « nobody nows… » au Musée des Confluences

Les premiers instants d’un concert offrent au mélomane la possibilité de décrocher. Se bousculent dans ma tête des réflexions qui tournent autour du savoir et de l’émotion. Je ne vois pas les mains du pianiste Andy Emler mais j’entends des clusters, plutôt dans la partie médium aigu du piano. Le musicien cherche, laisse résonner. Me rappelle ce que me disait un facteur de piano la semaine dernière, croisé à Grenoble, sur les procédés employés par les grands fabricants (Steinway, Buckner, entre autres) pour résoudre le problème des aigus qui ne sonnent pas.

Retour sur la scène, le musicien travaille autour d’accords rassemblés, on est dans la musique tonale. Me viennent à l’esprit les écrits de Valérie Lagarde sur Andy Emler, en 2016, pour Jazz-Rhone-Alpes.com : « De l’interview, il me reste une résonance, des mots, du sens et déjà il neige dans la trace… il nous reste « la musique qui fait du bien »… et puis les mots d’Andy Emler : « L’improvisation est totale mais l’auditeur se pose la question : est-ce écrit ou improvisé ? Le musicien met un climat en place, il mémorise ce qui se passe, il offre des formes miroirs pour donner des repères au public. Il écrit alors qu’il improvise. » Et encore Valérie Lagarde : « Andy Elmer a un but, faire exister des choses qui n’existent pas ».

Dans ce début de concert, le musicien utilise toutes les palettes de son art, toutes les ficelles du piano et toute sa capacité fabulatrice. Quand on est comme lui, gourmand, peuplé de musiques, qu’on a tout joué, les mains se posent où elles veulent. C’est un dialogue avec soi. Les mains aussi dialoguent, drôles de marionnettes. Il nous fait éprouver chaque instant comme essentiel. Si j’osais, c’est la définition que je donnerais à la musique. Il part d’un point, va vers l’ailleurs, y revient. Par quels chemins, par quels mystères ? C’est sûr qu’il laisse des traces dans nos âmes, profondes, fugaces, ou légères. Il nous livre son univers intérieur, sans fin.

Il joue une courte pièce, avec comme matériau une gamme, plaisante. On pense à Debussy ou Ravel. Une gamme est une orientation, vers des multiples possibles, un infini des probables. Qu’est ce que composer, si ce n’est improviser et retenir pour ne pas oublier. Il joue aux confins des styles. Quand décide-t-il que c’est fini ? Il est comme Lubat, il n’en finit pas de commencer. Il revient à Ravel. Son improvisation, nous dit-il, n’est pas du jazz. Il s’amuse à jouer à la manière du maître.

Dans le fond, chaque artiste ne fait-il pas que ça, courir après les autres ? Il est lui-même rattrapé par tous les autres. Apprendre de chacun et créer son style, forcément hybride.

La musique d’Andy Emler est faite de rebondissements. On croirait un film de Woody Allen. Possède-t-il son piano ou est-ce le piano qui le possède ? En tout cas, ne jamais s’installer. Donner quelques repères au public pour s’en détacher. Les mains parlent. Qui commandent ? La tête ou les mains ?

Claude Tchamitchian fait irruption comme un diable. Avec la force qu’on lui connait. C’est beau et limpide comme quelque chose d’inutile. Andy Emler poursuit, à nouveau seul : « je vais improviser, je ne sais pas quoi encore… » Le saura-t-il un jour ? ça ressemble au vol du bourdon. Des forces s’affrontent, monstrueuses, entre aigus et graves, coups sur les cordes, percussions sur les touches. Léandre, sort de ce corps ! Ah, les mêmes joueurs, gamins de la musique. Parfois Andy Emler est rattrapé par l’écriture, petites phrases prévues, mais dans l’ensemble le concert vise la libération. Se libérer de ce que l’on sait. Pour atteindre, toucher des terres nouvelles. Sans domination. Pas de conquérants dans le jazz. Juste des éclaireurs de nos sentiments.

N’Guyên Lê fait son apparition pour une communion à deux. Radio qui cherche sa fréquence. Allo, ici la terre. Tourne-t-elle en sens inverse ? Le son est fabuleux, scénarisé par le contact de l’acoustique et de l’électrique. Écoutons la fragilité. Caressons les cordes. Accordons-nous la douceur.

Ont collaboré à cette chronique :

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