(69) RhôneAuditorium de Lyon

02/12/19 – Angélique Kidjo à l’Auditorium de Lyon

Angélique, la marquise déhanche…

Devenue une icône mondiale de la musique africaine au fil d’une carrière extraordinaire depuis que nous l’avions découverte avec le carton de son album Logozo en 1991, la franco-béninoise Angélique Kidjo est considérée comme l’une des artistes féminines les plus influentes de la planète. Bardée d’innombrables prix et autres distinctions (trois Grammy Awards au compteur), l’ambassadrice de l’UNICEF est de tous les combats en ayant notamment toujours porté une grande attention à l’émancipation des femmes. Côté scène, on l’avait déjà vue reprendre les répertoires de ses illustres aînées engagées qu’étaient Nina Simone et Miriam Makeba. La voilà désormais dans les pas d’une autre figure emblématique, Celia Cruz, reine de la salsa cubaine qui dès les années 70 a su s’imposer de manière excentrique et gonflée dans un milieu jusqu’ici masculin et plutôt macho, avant de s’éteindre en 2003. A l’aube de ses soixante ans, Angélique Kidjo entend rendre hommage à celle qui l’avait profondément marquée lorsqu’elle l’a vue encore adolescente au Bénin, pour la première fois lors d’un concert à Cotonou en 1974, et qui depuis qu’elles se sont connues dans leur exil new-yorkais la considérait comme sa « petite sœur noire ». Intitulé simplement « Celia », son dernier album paru au printemps dernier  explore ainsi un vaste répertoire courant des années 50 aux années 90 avec l’intention d’en faire émerger les racines africaines, et notamment les rythmes béninois qui lui sont chers.

Remain in Light

 Réarrangés, les morceaux choisis mettent en exergue aussi d’autres influences sous-jacentes qui ont fait dériver la salsa vers l’éthio-jazz, mêlant un zest de yoruba cubain et une pincée d’orientalisme à une grosse louche d’afrobeat, courant initié par Fela et marqueur musical incontournable de l’Afrique de l’Ouest. Un courant exploité déjà dès 1980 par l’un des groupes les plus novateurs de ces cinquante dernières années, Talking Heads, à travers leur quatrième album « Remain in Light » qui à mes yeux figure toujours au panthéon des dix albums fondamentaux et indispensables du XXe siècle. Je l’écoute aujourd’hui avec les mêmes frissons de vertige, comme lors de leur inoubliable concert au Palais d’Hiver dans la fournaise de juillet 82 où j’avais frôlé l’évanouissement pour ma première grande transe musicale. Le genre de claque qui marque à vie. Produit par Brian Eno et porté par le génial David Byrne, le groupe new-yorkais faisait alors le pont entre new-wave et musique afro dans ce disque de transe polyrythmique au groove vaudou où les boucles répétitives, la ligne de basse hypnotique et les slaps de Tina Weymouth (une femme déjà…) faisaient écho à leur façon à la primalité des tambours africains. Ce n’est donc pas par hasard qu’après avoir été encouragée par Byrne, Angélique Kidjo a entièrement réinventé ce mythique album à sa sauce l’année dernière (on notera pareillement l’influence des guitares façon Talking Heads chez l’haïtienne Mélissa Laveaux). Quelques-unes de ces pépites fondatrices sont donc naturellement insérées dans le répertoire de ce soir, alternant avec les reprises de Celia Cruz.

C’est qui la patronne ?…

C’est en octet que la pétillante et toujours énergique Angélique Kidjo se présente en scène avec un casting certes moins « all stars » que sur l’album éponyme orchestré par David Donatien (Yaël Naïm) où se côtoient le batteur de Fela Tony Allen, Meshell Ndégéocello (!!), Shabaka Hutchings et la célèbre fanfare béninoise Gangbé Brass Band -excusez du peu !..- mais suffisamment symbolique pour donner la dimension world et multi-culturelle du projet. Avec le guitariste d’origine congolaise Dominic James, le batteur chilien Edgardo Serka, le sénégalais Magatte Sow aux percussions, le nigérian Michael Oluteja (Stevie Wonder, Chaka Khan, Phil Collins…) à la basse, le clavier martiniquais Thierry Vaton, et deux cuivres hexagonaux, Michael Joussein à la trompette avec le lyonnais Julien Raffin au saxophone. Une équipe de mecs que la chanteuse au caractère bien trempé est contente et fière de driver en tant que « patronne » comme elle l’avouera.

Les percus ouvrent le bal sur un Baila Yemandja bien groovy avant la salsa de Cucala, typique avec ses chants circulaires et ses tourneries guitaristiques débouchant sur un solo accrocheur. Déjà la meneuse qui fait monter la température et ôte sa coiffe traditionnelle invite le public à danser, ce qui n’est pas chose aisée dans les travées de l’Auditorium où le public nombreux a plutôt l’habitude de rester sagement assis. Première des trois reprises de Talking Heads au menu (j’avoue que j’étais là surtout pour ça !), Crosseyed and Painless offre effectivement une relecture originale et intéressante du titre original, bien que malgré la stature de Michael Oluteja, la ligne de basse semble moins appuyée que celle de Tina Weymouth. On préférera également la voix et surtout la folie de David Byrne, même s’il faut dire que la chanteuse – et le groupe en général- n’est pas ici servie par un son des plus excellents. Mais le travail en connivence des frappeurs et l’appui des cuivres redensifient cependant ce morceau en le portant résolument vers l’afrobeat. La frénésie s’apaise sur  Sahara, une balade au ton plus grave et habitée par le timbre profond d’Angélique Kidjo, donnant lieu à un joli solo de piano. Oya Diosa qui suit reste dans la veine, dans l’épure d’un duo guitare-voix où les vocalises se teintent parfois de sonorités plus orientales. La chanteuse n’en démord pas, elle tient à ce que le public se lâche et demande que la salle soit éclairée avant d’inviter encore les spectateurs à danser. Il est vrai qu’avec l’irrésistible Houses in Motion toujours issu du fameux « Remain in Light », il est difficile de ne pas avoir envie de danser et de claper des mains sur ce gros groove slappé qui nous obsède depuis quarante ans ! L’alternance se poursuit avec Toro Mata, un retour à la salsa où la chanteuse se fait danseuse de revue au centre de la scène, multipliant ses déhanchés caliente au cœur du combo fusionnel.

La fièvre de la danse

A mi-parcours du répertoire, Angélique Kidjo en profite pour s’exprimer longuement sur l’origine de tout ça (comme nous l’expliquons précédemment), rappelant que, de Salif Keita à Youssou N’Dour, bon nombre de stars de la musique africaine y sont venues par la salsa. Que des hommes donc, les femmes étant restreintes à faire les chœurs, voire « jouer la cloche » comme elle dit. Et c’est bien d’avoir vu Celia Cruz s’affranchir de ces seconds rôles qui l’a persuadée qu’elle pourrait agir de même en tant que leader (euse). Et d’évoquer son grand plaisir à le faire au travers de Quimbara, sur une musique montée en 6/8 qu’elle chante avec gourmandise en 4/4 avec un débit de mitraillette portée par la belle soutenance du batteur Edgardo Serka. La salsa se fait plus rock, bien appuyée par les cuivres sur le tube La Vida es un Carnaval précédant Elegua où l’ambiance afro se nimbe d’une sorte de nostalgie proche du fado.

 Et voilà enfin  le troisième titre emprunté à Talking Heads, l’imparable Once in a Lifetime  (qui m’a toujours rendu fou !) avec ici un refrain forcément plus chaloupé où la chanteuse parcourant de long en large le proscénium offre un déhanché plus enveloppant et nettement moins robotique que celui d’un David Byrne. On continuera de se trémousser sur Bemba Colora puis sur le tube très bon enfant Afirika (relancé  d’ailleurs par les Kids United) où la performeuse descendue du plateau viendra haranguer la foule en arpentant les gradins, avant un dernier morceau, Tumba sur lequel elle invite une douzaine de jeunes spectateurs à monter sur scène pour la fiesta finale où le percussionniste Magatte Sow offrira un beau solo avec un petit tambourin au son aquatique calé sous un bras.

Ultime hommage à « celle qui lui a donné envie de faire de la scène et d’être ici ce soir », le rappel ne reprend pas Celia Cruz mais Miriam Makeba, avec l’incontournable Pata Pata de cette autre icône toujours  honorée par Kidjo. Encore un bon coup de chaud revigorant avant de retrouver la froideur extérieure.

 

[NdlR voir aussi la chronique de l’album « Celia » par Nicole Videmann sur latins-de-jazz.com]

Ont collaboré à cette chronique :

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