Deux sets de sept thèmes…

En tournée solo européenne, le pianiste Jeff Gardner fait étape au Bémol 5. Yves Dorn nous le présente en ne manquant pas de remercier Pierre Sicsic qui a permis sa venue dans le club lyonnais. Jeff Gardner nous promet « beaucoup de voyages », lui qui a dû rencontrer quelques difficultés pour ses déplacements en cette période agitée, rayon transports ferroviaires…

Les sept compositions de son premier set, tour à tour trépidante, plus suave, romantique à souhait, sautillante, virevoltante,  façon gospel ou blues, montrent toute l’étendue de son talent d’interprète et de compositeur. Le natif de New York, vivant au Brésil, prend soin de présenter ses compositions dans un parfait français. La plupart sont dédiées à ses proches, sa femme, son père… ou des musiciens qui l’ont inspiré, Hermeto Pascoal, Coleman Hawkins…

Il en sera de même lors du second set en six compositions originales et  A felicidad de Tom Jobim en rappel. Certaines sont inédites, d’autres issues de sa discographie. Jeff Gardner tire le meilleur du Kawai qui trône sur le kilim de la scène du Bémol 5. Sous diverses formes, jazz brillant ou intimiste, valse, cool, samba, latina, bossa nova, les hommages se succèdent : John Lewis qui fut son professeur, Paco de Lucia…

Dans l’intimité du club lyonnais, nous avons passé une bien belle soirée avec un maître du piano aux influences très diverses. Nous l’avons rencontré pendant l’entracte. Extraits :

« Vous avez toujours baigné dans la musique ?

Il y avait beaucoup de musique à la maison. Maman était professeur de piano et mon père jouait, en amateur, du violon et de la guitare folk. Il chantait super bien… Maman avait une super collection de disques. Il y avait de tout, mais beaucoup de jazz, même des 78 tours, Art Tatum, Nat King Cole, Coleman Hawkins et, bien sûr, Billie Holiday.

Qu’est-ce qui fait qu’un musicien américain devient un jour brésilien ?

C’est une longue histoire, mais je suis tombé amoureux du pays en 1980 quand j’y suis allé pour la première fois. J’ai été comme téléporté, comme dans Star Treck ! J’ai joué dans le festival Rio Jazz  Monterey avec Victor Assis Brasil qui est probablement le plus grand saxophoniste brésilien, au stade Maracana devant 16 000 personnes. De 1980 à 2002, j’ai fait l’aller-retour entre Paris, New-York, Rio. En 2002, j’ai connu mon épouse et j’y suis resté.

C’est important pour vous de transmettre votre art musical ?

J’ai quelques élèves connus sur l’hexagone : Jacky Terrasson, Laurent de Wilde. Enseigner, partager son savoir est la meilleure façon de garantir son immortalité. Je suis très content du succès de mes élèves. Ma méthode « Jazz Piano : Creative concepts and techniques » est utilisée partout dans le monde. Ici à Lyon, j’ai fait une masterclass cet après-midi. Une prof de piano m’a dit qu’elle l’utilisait depuis longtemps. J’ai publié plusieurs méthodes : « Harmonie de la musique populaire« , « Jazz lines« , « Harmonic concepts for bass« …  Je suis en train de construire mon école en ligne : www.jeffgardnermusicschool.com.

En concert, on a l’impression que chacune de vos compositions s’adresse à quelqu’un en particulier…

Très très souvent, je m’inspire de personnages. Planet Shantytown est un hommage aux gens, partout dans le monde, qui n’ont pas de logement, d’habitation corrects, dignes, favellas au Brésil, bidonvilles en France.

Quand vous êtes seul sur scène, le plaisir est-il différent de la formule trio, par exemple ?

Oui, on n’est pas obligé de répéter ! Ça demande une préparation technique assez rigoureuse. J’ai toujours bossé le piano classique, beaucoup de Bach en ce moment…

Quand vous dites-vous : ce morceau, il faut qu’il soit gravé, immortalisé sur cd ou sur vinyle ?

Il y a l’idée des disques concept comme The music of chance inspiré par Paul Auster. Sinon,  j’ai enregistré au Brésil, à New-York, à La Havane avec différents musiciens. Mon vingtième album s’appellera Stories. C’est cool que ce soit une compil avec un regard vers l’avenir, quelques choses inédites et un regard en arrière. J’ai plein, plein de projets et je souhaite renouer avec Nelson Veras qui a fait ses premiers enregistrements avec moi quand il avait seize ans.

Comment vivez-vous ce que certains appellent la crise du disque ?

Écoutez, il faut se recycler dans le live ! C’est le but de cette tournée en Europe. Je vais jouer sur les trois côtes des États Unis, y compris la Gulf Coast, New Orleans. Contrairement à la France, au Brésil et aux États Unis, on n’a pas de droits d’auteur pour le live.

Comment établissez-vous la setlist d’un piano solo ?

C’est jamais préétabli. J’essaie de sentir les gens. Je propose beaucoup de musiques et de styles différents et j’essaie d’établir une communication, une vibe, une télépathie. Quand ça marche, quand les gens sont vraiment là dedans, on est transporté à un autre niveau de concentration, d’inspiration. Avec les choses écrites, c’est un autre défi parce qu’il faut faire vivre, respirer des notes toutes écrites, c’est un défi très grand. Je crois qu’il faut être humble dans la musique. Peu importe la situation il faut donner le mieux de soi, il faut être au sommet de sa forme. Il faut s’élever comme personne et comme artiste. C’est une responsabilité d’être musicien, c’est une mission et c’est beaucoup, beaucoup de travail. Je suis content parce que c’est mon chemin !

Merci, j’espère que ce chemin sera encore long. »

 

Ont collaboré à cette chronique :

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