(38) IsèreJazz Club Voironnais

14/12/2019 – Baptiste Herbin Quintet au Jazz Club de Voiron

Cet automne se fête le trentième anniversaire du Jazz Club voironnais. Pour cette soirée, le président Philippe Cazaly a voulu frapper fort. Au programme, non pas une, mais deux pointures du monde du saxophone : l’alto Baptiste Herbin et le ténor Michael Chéret. Pour former le quintet, il fallait des instrumentistes à la hauteur. Petite coquetterie, dans la famille Coppey, le boss a demandé le père, Wilhelm, pianiste et le fils, Florian, à la contrebasse. Pour la batterie, la bonne idée fut de convoquer une jeunesse qui possède autant de bras que la déesse Kali, c’est-à-dire huit ! Elvire Jouve sait aussi bien caresser les peaux que les tanner quand il faut soutenir le rythme haletant du Bebop.

Il a fallu pousser les murs de la petite salle Atmosphère. Quatre-vingt réservations ! Trouver des chaises. Remplir les frigos et prévoir des provisions de bouche supplémentaires. À ce propos, l’intendance assurée par les bénévoles est au top. Sous l’égide de la compagne de Phil, Dom Cazaly, les musicos peuvent dévorer un copieux buffet avant le spectacle, le son et les lumières sont nickel, bien que produits à partir de consoles modestes.

Un rappel du pedigree des cuivres peut expliquer le mouvement de foule : Baptiste Herbin joue dans la cour des grands, influencé par Cannonball Adderley, tout en ayant débuté par la musique classique. Ainsi perçoit-on parfois un respiro très ravelien dans ses compos. Goûter en live ses sons veloutés est certes roboratif, mais suivre sur son visage et son coffre de déménageur les affres qu’engendre la respiration continue ouvre tous vos chakras. C’est pour cette exigence qu’il est équipé d’un beau Selmer somptueusement guilloché et qu’il ne jure que par des becs Vandoren V16. Sa vélocité est légendaire, tout comme le flow dans lequel il semble plongé lorsqu’il démarre une impro. On remarque ses attaques de la main gauche frappées sur la première note d’accords augmentés qu’il exploite en cascades vertigineuses, mais on se rend compte qu’il contrôle le trip lorsqu’après un chorus, alors que les applaudissements crépitent, il murmure à son sideman en pointant l’index sur la partition « mais y’a un bécarre ici, non ? »…

Sideman… Michael Chéret peut aussi passer devant quand ça lui chante. Il est d’abord un ténor de renommée internationale, formé dès l’adolescence au CNSM de Paris section Jazz. Il étudie avec les plus grands dont Johnny Griffin, Ricardo Del Fra et Kenny Wheeler, ce dernier l’incitant à composer. Son style ? On serait entre hard bop et blues, climats qu’il suggère en alternance aux commandes de son saxophone. Et là, ça dépote ! Je le vois encore débouler pour les balances, gabarit d’ado avec son petit chapeau vissé sur le crâne… et puis sortir un ténor de la boîte… alors-là ! Comment va-t-il tenir ce monstre presque aussi grand que lui entre ses mimines de jeune homme ?! Ça s’appelle être accordé… Il réussit le parfait contrepoint sombre et profond qu’il faut pour jouer avec le king du tube en laiton… on entend le rough lancinant et les sons submarins puisés au fond de la culasse, ceux que Coleman Hawkins concluait par des vibratos à  la limite de l’apnée… « Good breath control is necessary », disait-il… la continuité de la colonne d’air…

Mais les artistes sont en place, et après le court laïus du président, Michael Chéret attrape le micro et présente le programme. Il charrie un peu les pépères sur leurs chaises en plastique. Il prévient : beaucoup de compositions des deux soufflants et des standards plus confidentiels, va falloir s’accrocher…

Alors ? Et les autres, ceux de la rythmique ? On est dans la formule typique du Bop : sax ou trompette, batterie, contrebasse et clavier. Sobre mais rond. Piano électrique « Nord stage 3 » joué en mode discret par Wilhelm Coppey, antifrime au possible, l’air de rien dans la cadence imperturbable tenue tout au long du concert, avec quelques envolées en accords filés et des petits pas de souris dans les touches de droite, vite avalés par le souffle de Vulcain inextinguible… Trop de son ces saxos…

Florian, le fils Coppey, tout juste vingt printemps, planqué derrière sa vénérable contrebasse en bois d’arbre, filiforme dans son costard noir déjà trop court, les yeux clos perméables à l’air ambiant, valétudinaire aux doigts tellement fins qu’on se demande… Eh eh… Il les fait vibrer ses quatre cordes, avec de l’inventivité, puisqu’il se ballade souvent à fond les croches plutôt qu’en walking bass… Son oreille gauche semble suivre les arabesques paternelles tandis que la droite penche du côté jardin, d’Éden bien sûr, là où la belle Elvire tient la dragée haute aux deux stars.

Car la jeune fille, « batteuse », comme elle se présente, a du volume sous les baguettes, de l’air plein ses tambours et un pilon pour asséner le tempo. Elle sait à merveille sprinter entre la caisse claire, la ride et la crash, décrocher la charleston et coller au train d’enfer de mister Bird bis, ou voguer de concert avec l’énorme son du ténor, deux sirènes en partance, la figure de proue irrésistible aux Ulysses de passage, et la corne de brume qui annonce l’embarquement pour Cythère.

Tous sont issus d’un conservatoire et ça se sent dans la précision, le coup d’œil fréquent aux partoches qu’ils ont tous bien en vue en version papier et non tablette, sur des pupitres qui ne facilitent pas le job du photographe…

Venons-en au contenu. Deux sets de chacun cinq morceaux, équilibrés entre les compos personnelles et les standards dont un incontournable Bebop de Gillespie en accéléré naturellement, Guess Ill’ Hang My Tears Out To Dry un Dexter Gordon poussé à bout par Michael qui nous remue les ailes du nez, une petite originalité d’Alan Menken, Ce rêve bleu, bande son du dessin animé Aladdin, qui sera l’occasion pour Baptiste Herbin de nous embarquer sur un tapis volant de notes ensorcelantes, et de nous gratifier d’un petit numéro à la Roland Kirk, un soprano et l’alto joués ensemble, ce qui provoque (quand même) l’apparition de discrètes gouttes de sueurs au front du performer !

Pour les compos, on est dans un autre monde. Les deux gaillards sont dans l’avant garde et pas si simples à suivre car ça devient très technique. Le plus rigolo est la joute fraternelle que cela induit. Respect mutuel et le même combat : satisfaire le public, comme lorsqu’en début de second set, Michael adresse une dédicace à sa chère et tendre présente dans la salle : 2 minutes of rose

À l’image de cette soirée, affective, tendre mais jamais mièvre, bourrée d’énergies bonnes à emmagasiner pour ces périodes où l’on voudrait nous coller à la retraite anticipée… Le rappel sur Pretty Eyes permettra à Wilhelm Coppey de frapper le piano de à la manière du compositeur, Horace Silver, soutenu par les claps de fin chaleureux…

Ont collaboré à cette chronique :

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