(69) RhôneLe Périscope

08/10/2019 – Pulcinella au Périscope (avec pour finir le trio La Perla)

Depuis que le jazz existe, il produit des rejetons en pagaille, qui eux-mêmes essaiment. Le jazz est prolixe, et enfante sans cesse de nouvelles pistes esthétiques. Si on regarde ce qui fait le jazz d’aujourd’hui, le jazz le plus contemporain, le plus intéressant, à mon sens, on constate qu’il est fait de formes hybrides qui sont un composé d’influences, un empilement de styles, digérés, brassés, recomposés. Prenons le répertoire de Pucinella, c’est une entité, à forte identité, un tout organique, dont on peut sentir ici et là les influences créatrices : une forte dose de jazz, des accents des Balkans, un fond de musique techno, électro, rock, quelques touches de musique traditionnelle. Bien entendu pas de collage dans tout ça, pas d’effets voulus ni même de velléité de faire du patchwork. Le groupe joue avec ses tripes, et c’est dans le chaudron de l’improvisation que tout se mitonne. Voyons ce temps de l’improvisation comme un rendez-vous de quatre inconscients, qui s’abandonnent à la conversation spontanée, de la douceur à la déchirure, du rugueux à la guimauve, dans le cri et le chuchotement, dans une seule note tenue ou une prolifération de sons.

C’est dans l’accompagnement et l’entente rythmique et mélodique, ou dans l’opposition des voix, à deux, à trois ou à quatre, que les morceaux se bâtissent. On enregistre, on réécoute, on fixe ce qui fonctionne. L’intérêt pour des musiciens qui se connaissent bien, c’est d’anticiper la réaction des autres, tout en essayant de les surprendre.

Quand j’écoute cette musique, faite de moments répétitifs, de riffs acérés, de mélodies alambiquées, rythmiquement vertigineuses, d’énergie brute, de tensions vibratoires, d’extase du son, je ne pense plus du tout aux différentes parts qui la compose, mais à l’effet produit. Fermons les yeux et laissons aller le corps. Je suis dans un jeu vidéo (ça c’est pour les sons produits par l’orgue Elka ou l’accordéon de Florian Demonsant) ou dans une ambiance urbaine hyper moderne (l’excellent batteur Pierre Pollet et le contrebassiste Jean-Marc Serpin), ou encore dans une chambre d’échos où plane bien être et sérénité (l’énergique saxophoniste Ferdinand Doumerc branché sur ses pédales d’effet).

Attention, comme chez Papanosh, ou encore l’Arfi, leurs deux « cousins » proches, on est dans le facétieux. Les musiciens, et c’est ce qui fait leur charme, ne se prennent pas du tout au sérieux. Mais cela produit une musique et un show jubilatoire où tout opère, la musique, d’une extrême densité imaginative, le visuel, très drôle, et l’attrait pour la danse.

Rajoutons à cela que le groupe s’est produit cette semaine à Bogota, avec le trio de femmes colombiennes, la Perla, pour une résidence et quelques concerts, là-bas et en France. Trois artistes debout, magnifiques chanteuses et percussionnistes, qui défendent la cause des femmes en Colombie et transmettent la chaleur de la Cumbia.

Le concert s’est donc terminé en apothéose, par une osmose entre les deux formations, histoire de rappeler, en plus du bonheur de la rencontre, que la pratique groupale, en jazz, constitue une belle école politique, de démocratie vivante. Mesdames et messieurs, j’en redemande. D’ailleurs une captation sonore a été faite en Colombie. Affaire à suivre de près. Et encore bravo au Périscope pour le souffle de cette programmation.   

 

Merci à Paul Bourdrel pour ses photos

Ont collaboré à cette chronique :

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