(38) IsèreJazz Club Voironnais

18/01/2020 – Soirée guitare au Jazz Club de Voiron : Luca Nobis et Philippe Kerouault

Pour bien ouvrir la saison 2020, le Jazz Club de Voiron, sous l’impulsion de son président Philippe Cazaly vient de concocter la seizième édition du GEM, Guitares En Montagne, au domaine de la Brunerie. Trois jours consacrés aux guitaristes pratiquants, mais ouverts à tous. Cette année, le « fingerstyle » est à l’honneur. Entendez un jeu « rien qu’avec les doigts », l’idée étant de bannir tout objet shocking, genre médiator, plectre, dé à coudre ou cure dents ! Vive les arpèges, le picking, les battements ou grattouillis, slaps et autres bendig…

De nombreux ateliers par petits groupes se partagent l’espace et mettent en pratique ces techniques sous la direction d’un cake ès six ou douze cordes.

Invités vedettes : Luca Nobis et Philippe Kerouault, habitués du circuit roots et animateurs de master classes. Luca est professeur au conservatoire de Milan dont il est diplômé avec une spécificité Fingerstyle, et un solide fonds classique, alors que Philippe est autodidacte, formé sur le tas, et pratique volontiers le blues tinté de country. Chacun montrera sa culture musicale et son sens de la pédagogie, le tout porté par une technique impressionnante. Les élèves finissent rincés mais ravis…

Notons la présence de six luthiers qui exposent leurs réalisations et permettent d’essayer tous les modèles : R. Baudry, G. Butterlin, Franck Cheval, J-P Picard, R & J Régnier, G. Rossat, et celle d’Antoinette Praizelin, photographe, qui s’est colletée au sujet principal : la guitare sous toutes ses formes, sons et couleurs. Cela donne un livre magnifique empreint d’une sensibilité et d’un goût classieux, loin des catalogues mercantiles. On remarquera une gratte ayant appartenu à Bashung, avec ses rayures et sa matière brute, mise en valeur, comme toutes les planches de cet ouvrage, par un éclairage aux petits oignons… Tous ces artistes se retrouvent sur le net en un clic…

La masterclass de Philippe attire beaucoup de passionnés qui pensaient que le blues ne comporte que deux ou trois accords… Certes, les grilles et les tablatures sont déchiffrables, mais le plus dur reste le rythme, et l’essentiel, une voix patinée par les courants d’air, les volutes de fumée et autres stimulants, un sens du swing et surtout un look qui doit aller de soi… Philippe a tout ce bagage et sait raconter l’histoire de cette musique populaire des origines aux années 1950, où déboule le Rock n’ roll…

Il nous présente une demi-douzaine de guitares de rêve et l’on remarquera les National en laiton argenté avec résonateurs, une superbe Luna de la marque Cathy, avec ses deux yeux qui vous regardent, ainsi qu’une rareté, une « Cigar Box Guitar » fabriquée comme son nom l’indique autour d’une boîte à cigares cubaine, une gamelle pour chien constituant la caisse de résonance sur laquelle passent les cordes ! Et il en tire des mélodies rugueuses, le bougre !

La classe de maestro animée par Luca est centrée sur l’harmonie. Le thème va être épuisé par un instrumentiste hors pair. Pour nous aider à suivre, un sémillant traducteur Lorenzo Minguzzi, que l’on espère non tradittore, transpose en français les explications. On part d’une composition du maître dont il décortique l’avancement, de l’aria fredonné dans sa salle de bain à la partoche pointue. J.-S. Bach est évoqué pour la progression verticale déguisée en horizontale… les mains se lèvent, ça plane assez haut et la fin d’après midi incite à se dégourdir les jambes.

Vient enfin le concert du soir, au cœur de la propriété, dans l’auditorium TSF (Tremplin Sport Formation), cent cinquante places toutes occupées.

Après trois formations d’amateurs éclairés en ouverture, place au fingerblues. Philippe Kerouault groove sec assis sur son tabouret de saloon en scandant le tempo du bout de ses Santiags. La voix porte dans les graves et tout se met à vibrer, depuis les cordes des guitares jusqu’au dernier rang des spectateurs en haut du poulailler. Il m’a semblé reconnaître en intro You gotta move créée par Fred Mc Dowell dans les années 30.

L’occasion de voir le bottleneck en action sur la National à résonateur. Philippe est un petit malin car il place le « goulot de bouteille » sur son petit doigt de la main gauche, ce qui lui laisse trois doigts pour placer les accords, et pointer les notes dans les bonnes cases, mais c’est plus difficile que lorsqu’on le positionne sur l’annulaire. Résultat, il produit un slide parfaitement fluide et peut caverner du pharynx à gogo.

Les morceaux du répertoire défilent, toujours pêchus. On reconnaît en ouverture Crossroad de Robert Johnson, puis Rock Me, Baby, de B.B.King, Walkin’ blues de Johnson ou encore au final, Hoochie Coochie Man de Muddy Waters…

Entre les titres, Philippe parle au public, raconte des blagues et montre un certain talent pour la repartie qui cloue le bec… Il semble céder sa place à regret au jeune et fringant Luca Nobis, qui nous rappelle quelqu’un… allez, je vous laisse trouver sur les photos… une certaine fièvre d’un certain jour de fin de semaine…

Cheveux soigneusement tirés vers l’arrière, dégageant un front de chercheur en biotope galactique, assis sur une chaise galbée façon Prisu, une position de yoguiste confirmé, un mini tabouret de pied pour ne pas oublier qu’il a reçu une formation classique… Une tout autre ambiance se met en scène. D’emblée on entre dans le velours, les chuchotements sans cris et les accords qui martyrisent l’empan de main gauche…

Luca parle son dialecte sicilien sinon rien. Comme tout transalpin, il a ses mains pour tchatcher et c’est un bonheur de l’entendre rouler les i et les o quand il présente sobrement chacune de ses douze compos personnelles. Précision des doigtés, force dans les phalanges pour arpéger ou piquer les notes pas forcément au-dessus de la rosace, tant il utilise les frettes pour mêler un son cristallin aux lamentis des basses… ou battre un genre de flamenco quand l’atmosphère devient trop romantique…

Tout est instrumental, pas de chant, et pourtant, on ne se lasse pas, on essaie de comprendre sa technicité, et le charme opère parce qu’on a l’impression que l’on pourrait jouer comme ça, que le fils de la concierge… vous voyez, l’histoire de Picasso… Allez, quelques titres exotiques pour la route : Come una primavera, Profumo di legno, Orme sulla sabbia, Da lontano, Sola, Allascare

Et nous autres terriens de base, on ne peut que reprendre en chœur Grazie mille Luca, arrivederci e buon viaggio… E pericoloso spogersi…

Ont collaboré à cette chronique :

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