(69) RhôneAuditorium de Lyon

29/02/2020 – Chick Corea Trilogy à l’Auditorium de Lyon

L’Audi à 3

Comme une année bissextile manifeste sa singularité avec son fameux 29 février, le temple de la musique dite classique s’offre régulièrement une visite en terres de jazz grâce au partenariat avec Jazz à Vienne. L’avant-propos s’étant conclu sur une écoute du Round midnight extrait de « portraits » (2014), ce n’est pas une petite gonarthrose qui va gêner ma montée vers le premier balcon ! Ça sent le grand soir, l’Auditorium est plein. Les amis jazzophiles s’assoient çà et là, on papote en attendant l’arrivée des musiciens. L’annonce « portables et enregistrements » terminée, on attend l’extinction des feux… Que nenni ! On baisse un peu les projecteurs pour accueillir Chick CoreaChristian McBride et Brian Blade qui prennent possession de leurs instruments regroupés au centre de l’immense scène lyonnaise.

Les lumières de la ville

Caméléon du jazz, expérimentateur de nombre de formules et formations, le pianiste revient régulièrement à la forme emblématique du trio piano-contrebasse-batterie. Il est vrai que le trio a l’image de l’équilibre parfait. Chick commence le premier set en demandant au public de chanter quelques notes qu’il distille sur le clavier du Yamaha. Voilà une entrée en matière qui installe une immédiate complicité avec les spectateurs qui resteront dans la lumière jusqu’au terme du concert. C’est parti pour un jazz superlatif qui revisite une poignée de standards. Chick passe le micro au contrebassiste Christian McBride qui  nous présente In a sentimental mood de Duke Ellington, Brian Blade nous présentant Crepuscule with Nellie de Thelonious Monk qui parachève la première partie. Inutile de préciser que les trois musiciens sont salués par une salve d’applaudissements à chaque solo et en fin de morceaux qui dépassent souvent la dizaine de minutes. Viennent ensuite les vingt minutes d' »intermission » comme dans les clubs de la planète jazz…

Confiance acquise par un premier set aux ambiances sécurisantes et bienveillantes le trio nous offre la primeur d’un morceau jamais exécuté en public, juste répété l’après-midi pendant les balances. Chacun a sa partition et nous assistons à la naissance d’une pièce aux sonorités plus contemporaines et audacieuses. Vient ensuite l’une des 555 sonates de Domenico Scarlatti (1685-1757) encadrée par une introduction improvisée et A spanish song de Corea qui fait usage de petites percussions sur les cordes du piano. Pendant le morceau suivant, Chick délaisse un temps son clavier pour rejoindre ses compagnons avec un tambourin et une mailloche qui soutiennent la batterie. Réponse au Footprints de Wayne Shorter, son Fingerprints nous est proposé en conclusion. Une standing ovation salue le trio qui nous salue. Le bonheur est palpable tant sur scène que dans les gradins après ces deux heures de communion musicale entre un trio en pleine possession de son art et des spectateurs qui en reprendrait bien un petit pour la route ! 

Conscients qu’ils ne peuvent pas nous laisser sur notre faim, les musiciens reviennent pour une version superlative de Blue Monk conclue avec le public à nouveau convié à chanter pour accompagner le piano. Concert fait de contrastes, de complicité, de connivence, de convivialité, cette soirée fera partie de celle dont on dit « J’y étais ! » 

Christian Ferreboeuf


NdLR : laurent Brun était également à l’Auditorium de Lyon pour ce concert et il nous a fait passer ce papier :

 

It’s time !

Il était même grand temps que je découvre la musique de Chick Corea. Complètement passé à côté. Pourtant jazz à Vienne a dû l’inviter en alternance avec Herbie Hancock une année sur deux. Enfin jusque dans les années 2000 environ. Je pense qu’il incarnait pour moi, à tort, une forme de classicisme dans le jazz, qui me rebutait. Peut être n’étais-je pas encore prêt à affronter ce puits de connaissance.

Le concert à l’auditorium m’a fait le même effet que la découverte d’Ahmad Jamal il y a quelques temps : une grande claque. Splendide, incroyable, extraordinaire, pour reprendre les termes entendus à la fin du concert. Tout est musicalité. Rien à jeter, tout à prendre. Le bonheur au présent. Un bain dans un art, raffiné et vivant. La communion porte loin, entre ces trois artistes, et avec le public. Pour jouer à ce niveau de sensibilité, il faut être connecté. Affaire de tempo. Le corps est vibration. Ils sont comme trois danseurs, s’abreuvant à la même source. Chacun a sa façon de battre la mesure, de dire le temps, de l’étirer, de le suspendre. Aucun des trois ne s’installe dans des formules rythmiques toute faites, dans un confort de jeu qui réduirait le propos. C’est un dialogue permanent, dans une instabilité, toujours à la limite du décrochage, dans un jeu d’écoute séduisant qui rend la musique vivante et toujours renouvelée. C’est un extrême plaisir de les voir jouer quelques notes, stopper, écouter, se regarder, rebondir aux propositions des autres. C’est une alternance de lâcher prise et d’implication vivace, avec cette tension à l’autre, cette attention aux accents, aux inflexions, à la moindre rature, à la moindre étincelle. Si la première partie a fait la part belle à la mélodie et aux contrepoints, la seconde était un festival de rythmes. Ces musiciens se connaissent sur le bout des doigts et interagissent avec aisance et dans un perpétuel renouvellement. C’est cela qui fait leur force, à ces trois géants, et la force de cette musique.

Ce que j’avais pris pour du classicisme n’était en fait qu’une forme subtile de révolution, par appropriation et décalage, harmonique, rythmique, un dépassement de l’ordinaire pour aller vers l’extraordinaire. Le trio nous fait vivre tout cela, dans une joie intemporelle.

Il ne me reste plus qu’à remonter le temps et découvrir les compositions du maestro. Peut être en allant écouter très bientôt à Lyon Sébastien Mourand et Joachim Expert qui le mettent à l’honneur.

Laurent Brun

Ont collaboré à cette chronique :

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