(69) RhôneSuperspectives

11/07/2020 – Mario Stantchev à Superspectives

C’est dans le magnifique  jardin de la Maison Lorette, la demeure où vécut Pauline Jaricot que s’achevait avec sa onzième soirée, le « non-festival » Superspectives, consacré aux diverses musiques contemporaines.

Un événement soutenu par Yves Dugas, qui n’a pas hésité à mettre gracieusement à disposition un magnifique piano demi-queue Bösendorfer.

Les dix précédentes soirées entièrement gratuites avaient vue la première d’entre elles consacrée à l’œuvre d’Eric Satie :  « Vexations« , exécutée par une bonne dizaine de pianistes, dont Mario Stantchev qui se retrouvait également au centre de cette dernière session, animée en première partie par Lucie Roques au piano et Marie Graizon à la flûte, sur divers morceaux de Philip Glass, Arvo Pärt, Fréderic Lagnau… tous parangons d’une musique dite minimaliste ou singulière, elle-même sous catégorie de ces musiques contemporaines, électroniques, expérimentales bref pour résumer… inclassables, objets de ce singulier événement, dans lesquelles le pianiste et organisateur bénévole François Mardirossian vient même y ranger Keith Jarrett.

Le jazz ? La musique contemporaine ? Ou ? Quand ? Comment ? Me direz-vous.

Art Tatum avait inscrit à son répertoire:  Humoresque de Dvorak, et  L’élégie de Jules Massenet.

John Kirby, à la tête de son sextet grava des thèmes empruntés à Grieg, Chopin, Lehar, Tchaïkovsky, Beethoven et Schubert.

Dans les années cinquante, c’est John Lewis et Gunther Schuller qui tentèrent d’opérer une fusion entre le jazz et cette musique européenne pompeusement appelée  « sérieuse ».

Lewis a passé la main dirait-on, Joe Lovano s’est, me semble-t’il ramassé dans ses tentatives, et on peut se demander pourquoi, la plupart du temps, le jazz prend un coup de vieux chaque fois qu’il s’efforce d’être, au sens musical du terme, contemporain.

Pour calmer tout le monde, je propose de remplacer définitivement le mot  « improvisation » par celui de : « indétermination », nettement plus chic, et j’en appelle à l’arbitrage de Riccardo Del fra, qui saura lui, nous parler des amours difficiles entre le jazz et l’atonalité.

On aurait pu aussi il est vrai, demander son avis à Mario Stantchev, ce musicien inclassable dont le parcours lui permet de cocher la plupart des cases partant de la musique de la renaissance, en passant par la musique romantique des XIXe et XX siècle, le jazz bien sûr, pour finir par la musique contemporaine.

Une belle idée que de lui avoir demandé de jouer la musique de Thélonious Monk, considéré par certains comme l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle, avec une soixantaine de compositions connues, toutes musiques confondues.

D’autant plus que l’identité de jeu entre les deux musiciens me paraît frappante avec cette originalité dans l’art de bousculer la mélodie, les harmonies et les tempos extrêmement mis en valeur par sa façon de nous délivrer par exemple des ballades comme Ask Me Now ou Crépuscules With Nellie, où leur coté chantant est magnifiquement perverti et dynamisé par des dissonances, des frottements qui peuvent délicieusement transformer la soie en papier de verre.

Mais Mario Stantchev n’était pas venu que pour jouer la musique de Monk (l’interpréter je veux dire, c’est du jazz, dans ce domaine le musicien peut jouer la musique des autres, et le real book est fait pour çà, mais il marque son territoire, dans le sens animal du terme, il y appose sa signature ), il souhaitait aussi mettre en valeur sa dernière création, un album sorti chez Cristal Records intitulé : « Musica sin Fin », interprété en solo dans des conditions d’enregistrement privilégiées.

La tricoteuse, Origines I, Goldberg or not ( M. Stantchev/Bach )… des compositions somptueuses qui expriment la quintessence du talent de cet artiste jamais aussi bon que lorsque il joue sa propre musique, expert dans l’art de distiller toutes ces secondes mineures ou majeures « choquantes » mais parfaitement calculées, comme le faisait Monk d’ailleurs, comme une sorte d’anti-rouille distillé au goutte à goutte entre le chant et l’harmonie, témoin de son admirable compréhension du concept de « wrong mistake » ( fausse erreur ! ) se matérialisant dans le mélange des contrastes, ou consonance rime avec dissonance, humour avec gravité, tradition avec avant-garde, simplicité avec complexité et peut-être même hésitation avec conviction.

Je reprendrais bien à mon compte les paroles de Louis Armstrong s’écriant à propos de King Oliver: « My, My, Watta man ! »

Ont collaboré à cette chronique :

X